Giulio Cesare : la mise en scène coup de poing de Calixto Bieito

Published On: 21 novembre 2025|
Temps de lecture : 4 minutes

Pour sa production amstellodamoise, Calixto Bieito a visé à l’essentiel sans se perdre dans les méandres de l’un des opéras les plus foisonnants de substance dramatique et musicale de Haendel. Pour lui, Giulio Cesare est, davantage qu’une lutte pour la survie au milieu d’un nœud de serpents, une course effrénée au pouvoir et à ses instruments symboliques, lieu de manipulations incessantes où le cynisme et les frustrations inavouables l’emportent largement sur les sentiments.

Esthétique high-tech et dérision politique

Le décor, une vaste cage au I., où chacun observe tour à tour sans être vu ce qui se passe au proscenium, s’inspire des froides architectures saoudiennes high-tech bâties sur le sable du désert. Il s’ouvrira aux actes suivants et pivotera comme une immense mâchoire, le maillage serré y permettant de nombreuses projections tour à tour hiéroglyphiques, publicitaires et stellaires, du plus bel effet. Les Romains, cravatés de rouge, appartiennent à l’univers faussement chic du monde trumpiste, les deux cultures s’entremêlant lors du happy (?) end avec les WC plaqués or que Cesare, en influenceur bling bling, offre à Cleopatra, immédiatement copiés et adoptés par les autres protagonistes.

Violence, cynisme et humour noir

Beaucoup de dérision donc, sans verser dans la caricature ou trop d’outrances sanglantes (hormis la tête de Pompée réduite en charpie offerte dans un sac en plastique à Cesare au tout début, ou les raclées infligées aux uns ou aux autres). Peu d’accessoires, hormis lesdites cravates (la force et la violence), multi-usages, et des pots ou cornets de crèmes glacées (la luxure) dont on use de façon désopilante au II. dans le harem (mâle) égyptien. Direction d’acteurs au cordeau, oscillant entre dérision, prédation sexuelle et grande tragédie distanciée pour les moments d’émotion.

Aucun vrai sentiment autre que cupidité et lubricité, mâtinés d’une réelle panique lorsque tout manque de s’effondrer, y compris dans l’amour dévorant (au sens propre) entre Cornelia et son beau-fils Sesto qui frôle le cannibalisme. L’émotion, raréfiée, surgit surtout au III. avec la sublime séquence du « Piangerò » de Cleopatra et du « Aure, deh, per pietà » de Cesare. Elle n’en est que plus intense. Même si l’on peut regretter, avant, la surprenante froideur du duetto conclusif du II. « Son nata a lagrimar », sommet émotionnel de l’opéra, ici réduit à l’épure.

L’orchestre très sonore, « hyperactif » et souvent martial d’Emmanuelle Haïm privilégie l’énergie et le vertige du mouvement de l’ensemble sur l’ivresse du détail ou le chatoiement des textures, un rien compactes, ou des affects, stylisés en graphiques de fièvre, en symbiose avec la régie. Par exemple, dans le célèbre « Va tacito e nascosto », aucun des effets de mise en scène et de virtuosité ironique dont d’autres productions regorgent, mais une sorte de bulldozer orchestral par lequel Cesare lamine littéralement Tolomeo.

Une distribution cinq étoiles

Distribution exceptionnelle. Christophe Dumaux, dont le Tolomeo a fait le tour du monde, aborde enfin Cesare avec une absolue autorité. Prodigieux comédien, conquérant, furieux, venimeux, volontiers mufle, il renouvelle le rôle, servi par un timbre qui a encore gagné en projection, en tranchant et en métal, sans compter la virtuosité et l’aplomb, stupéfiants. Ses rares moments de fragilité n’en sont que plus émouvants. Julie Fuchs, en silhouette et voix sculpturales, décoche les flèches de sa Cleopatra avec une sobre détermination, d’une surprenante grandeur, dont le grand style et la tenue scénique altière évitent caricatures ou bouffonneries inutiles.

Cecilia Molinari, qui vient de triompher à Paris en Ariodante, hisse son Sesto à l’excellence par la fluide beauté de son timbre et de son chant, dont la fraîcheur et la jeunesse enchantent dans un rôle souvent ennuyeux. Belle Cornelia de Teresa Iervolino, dont le chant en clair-obscur traduit à merveille les égarements, malgré quelques lourdeurs dans la vocalisation de son dernier air. Révélation, le Tolomeo débridé, désinvolte et évaporé davantage que toxique de Cameron Shahbazi, servi par une époustouflante présence physique et le timbre cauteleux qui convient. On souhaite au délicieux (et très sexy, alla Philippe Katerine !) Nireno du jeune Jake Ingbar, dont l’air du II. est heureusement conservé, la carrière qu’il mérite. Curio excellent. Léger bémol pour l’Achilla pataud et vocalement fruste de Frederik Bergman.

En somme une production qui tient la corde de l’abondante vidéographie, depuis la désopilante proposition de Peter Sellars, égalant presque, à l’instar de l’originale version Bolton (Unitel), les réussites exemplaires d’Antonini (Decca) ou Mortensen (Harmonia Mundi).

Informations pratiques

  • Compositeur : Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
  • Œuvre : Guilio Cesare in Egitto
  • Interprètes : Christophe Dumaux (Giulio Cesare) Julie Fuchs (Cleopatra), Cecilia Molinari (Sesto), Teresa Iervolino (Cornelia), Cameron Shahbazi (Tolomeo), Frederik Bergman (Achilla), Jake Ingbar (Nireno), Georgy Derbas-Richter (Curio), Le Concert d’Astrée, Emmanuelle Haïm (direction), Calixto Bieito (mise en scène)
  • Label : Naxos NBD0187V (DVD/Blu-Ray)
  • Année d’enregistrement : 2023
  • Durée : 3 h 11 min

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