Gautier Capuçon : « La musique classique est avant tout une émotion »
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Nommé directeur artistique des Nuits du Château de La Moutte, à Saint-Tropez, le violoncelliste entend ouvrir davantage le festival à tous les publics. Concerts gratuits, dialogue entre les disciplines, grandes figures de la scène internationale et ancrage territorial : Gautier Capuçon dévoile les grandes lignes de sa première programmation.
Il faut imaginer un Saint-Tropez, loin des yachts de milliardaires et des paillettes. Il faut s’aventurer sur la presqu’île et découvrir des lieux (p)réservés comme le domaine de La Moutte, planté au cœur d’une magnifique palmeraie centenaire. C’est dans la cour d’un bâtiment du XVIIIe siècle, restauré au XIXe, que s’organisent depuis cinquante ans Les Nuits du Château de La Moutte, festival au répertoire varié.
Depuis quand fréquentez-vous les Nuits du château de La Moutte ?
Gautier Capuçon : Cela fait presque vingt-cinq ans. À l’époque, c’était encore très, très, très, très, très intimiste. Le festival n’avait pas encore sa forme actuelle. La dernière fois, c’était en 2024. J’avais présenté un programme intitulé « Un violoncelle sur le sable » avec le pianiste Jérôme Ducros. C’était un programme volontairement très varié qui réunissait Ravel et Edith Piaf, Debussy et Aznavour, Bizet et Renaud… C’était sur la plage des Canebiers, face à un vaste public. C’était tout simplement magique. Le soir, avec le coucher de soleil… Je me suis mis à rêver en me disant que j’aimerais beaucoup m’impliquer dans un tel festival. Et le lendemain, j’ai appris qu’allait être lancé un appel à candidature pour trouver un nouveau directeur artistique. J’ai donc postulé et j’ai été choisi.
Quel était votre programme ?
G.C. : Mon objectif est de rendre la musique plus accessible. C’est un sujet que j’ai souvent abordé avec François Michiels, le vice-président, qui a structuré le festival, avec Jean-Philippe Audoli.

Mais cela ne correspond pas à l’image de Saint-Tropez !
G.C. : C’est vrai, mais il faut d’abord prendre conscience de la beauté des lieux qu’investit le festival qui n’a rien à voir avec le luxe et les stars. Le château de La Moutte, acheté par Émile Ollivier, député, ministre, académicien et dernier chef du gouvernement de Napoléon III, a toujours accueilli la musique. Ollivier s’y installa avec sa femme, Blandine Liszt, fille du compositeur et de l’écrivaine Marie d’Agoult. Sa sœur Cosima épousa Wagner. En 2000, le domaine et le château ont été légués par la famille d’Émile Ollivier au Conservatoire du littoral, qui en a confié la gestion à la Ville de Saint-Tropez, avec pour mission de conserver et transmettre son histoire et ses traditions, notamment musicales. Et ce Saint-Tropez-là qu’on aime.
Quelles ont alors été vos priorités ?
G.C. : L’idée de rencontre de musiciens avec un grand M, de rencontres artistiques et d’inclure aussi d’autres formes d’art. En musique, on n’a jamais fini d’apprendre. On se nourrit aussi, bien sûr, de grands musiciens, de grands chefs d’orchestre, de grands orchestres, ou tout simplement d’un grand concert qu’on va écouter mais aussi d’autres formes artistiques. C’est pourquoi je tenais, par exemple, à un dialogue entre musique et littérature, comme celui qu’assurera Guillaume Gallienne avec le Quatuor Modigliani.
De même, je voulais que la danse soit présente et j’ai invité deux danseurs du ballet Preljocaj. J’ai été très marqué, quand j’étais étudiant au CNSMD de Paris, du fossé qui existait entre ces deux disciplines. Musiciens et danseurs ont pourtant tellement à s’apporter ! Cette rencontre m’importe beaucoup et elle figure au programme du concert d’ouverture que je partage avec Jérôme Ducros, au Pré des pêcheurs, un endroit symbolique du vieux Saint-Tropez, une sorte d’amphithéâtre naturel dans l’herbe. Ce concert d’ouverture est gratuit.
C’est à nouveau votre désir d’accessibilité ?
G.C. : Oui, et c’est toute mon expérience d’Un été en France, ce festival itinérant que j’ai créé en 2020, qui m’a profondément marqué. Il m’a permis de constater que plus de 90 % du public n’a jamais entendu de musique classique. Ces spectateurs viennent au concert, sans programme, restent à écouter pendant deux heures et passent un moment extraordinaire. Je voulais vraiment apporter cette initiative au festival parce que je pense qu’il est très important de faire tomber le côté, toujours un peu élitiste, de la musique classique. Et donc là, avec la danse, avec deux membres du ballet Preljocaj, on va y parvenir. D’autant qu’avec Jérôme Ducros nous avons conçu un programme qui va de la musique classique à des œuvres plus populaires. Et je pense que c’est important pour amener certains spectateurs à la musique classique, puis au festival.
Il me semble que vous avez cherché à confirmer l’implantation locale en invitant l’Orchestre de l’Opéra de Toulon.
G.C. : C’est exact et ce sera une première. Il me paraît en effet important de renforcer les liens avec les institutions régionales et formidable de pouvoir profiter d’un orchestre comme celui de l’Opéra de Toulon, tout proche voisin de surcroît. Ce concert verra le retour de la violoniste Lisa Batiashvili qui partage l’affiche avec François Leleux, hautboïste et chef dans un programme qui réunit, entre autres, Bach, Mozart et Mendelssohn.
Ce concert, comme d’autres rendez-vous prestigieux, se tient en plein air, dans la cour du château. Comment en est l’acoustique ?
G.C. : C’est une acoustique naturelle vraiment très bonne car elle bénéficie de la réflexion d’un mur du bâtiment. Et puis le soir, l’ambiance est tout simplement magique. Je suis très heureux que le festival y reçoive des artistes comme la soprano Pretty Yende avec le baryton Aleksey Kursanov et le pianiste Franck Braley.
Le festival dispose de deux autres lieux pour ses concerts.
G.C. : Il y a aussi la palmeraie du château et la plage des Canebiers déjà évoquée. Le concert de la plage dispose évidemment d’une sonorisation. Mais elle reste très discrète, réalisée par une équipe très à l’écoute. Cela n’a rien à voir avec une sonorisation de boîte de nuit ! Je suis convaincu que ce genre de proposition, en plein air, sur la plage, le soir, peut faire venir à la musique classique, peut aider à vaincre des appréhensions et à ne pas craindre de ne pas avoir les codes. Or, la musique classique, ce sont avant tout des émotions. Et pouvoir écouter une pianiste de l’envergure de Yuja Wang, pour moi l’une des plus grandes, face à la mer sera à n’en pas douter un très grand moment.
Yuja Wang, Pretty Yende, le Quatuor Modigliani, Lisa Batiashvili, François Leleux… Vous avez une affiche de stars !
G.C. : Ce sont des amis proches et des musiciens extraordinaires. Cet endroit aussi magique méritait d’accueillir des artistes de premier plan. Il ne s’agit pas de construire du neuf puisque le festival existe depuis des années, mais de donner de la lumière, en accord avec ce cadre exceptionnel.
Comment voyez-vous l’avenir de ce festival ?
G.C. : Proposer une offre diversifiée et de haut niveau. Nous n’avons pas évoqué les ateliers et les concerts pour les enfants qui se tiennent dans la palmeraie. Zorbalov et l’orgue magique réunit le violoniste Hugues Borsarello, le pianiste Samuel Parent et Yanowski, chanteur, compositeur et poète, dans un conte musical. Mais je ne veux pas que ce festival passe pour une manifestation réservée à des mélomanes dans la cour d’un château. Il s’adresse bien sûr à des mélomanes. Leur présence et leur soutien sont indispensables. Mais je tiens à apporter la musique à toutes et à tous.
Cela fait plus de vingt-cinq ans que je suis sur scène et ce que j’aime c’est le partage et apprendre, chaque jour. J’apprends avec les jeunes de ma fondation, avec les gamins d’orchestre à l’école, avec les grands artistes, à travers des échanges et des ponts entre les différentes formes d’art. Mais je tiens à rappeler qu’il s’agit d’un travail d’équipe, pas de mon seul fait, d’une collaboration avec François Michiels, avec le musicologue Nicolas Dufetel… Ensemble, on peut vraiment construire des choses.
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