Rarement donné, le Saint-François d’Assise de Messiaen a rempli la salle du Grand Théâtre de Genève. La mise en scène d’Adel Abdessemed et l’Orchestre de la Suisse Romande dirigé par Jonathan Nott livrent une interprétation captivante de l’opéra, dans le respect du fait religieux.

Messiaen ©Carole Parodi

Crédit photos : Carole Parodi

Revêtus de tous les oripeaux de notre gaspillage (rebuts technos, plastiques, chiffons), les Franciscains selon l’artiste franco-algérien Adel Abdessemed répondent à l’appel d’Olivier Messiaen. On a pu reprocher à son Saint-François d’Assise, rarement programmé, un livret en forme d’homélie dominicale et de sacrées longueurs. Ce serait ignorer les fulgurances de l’orchestration et les scènes admirables que sont, entre autres, « L’Ange voyageur » ou « La Mort et la Nouvelle Vie ».

L’artiste, laïc revendiqué, ne critique pas le fait religieux. Il préfère donner à voir, par symboles et lumières (sublimes, de Jean Kalman), le cheminement d’un être qui ramasse en lui toute l’humanité. Ses décors et ses costumes marient les religions du Livre en un rituel où le sacré ruisselle du banal. L’œil est captivé et la conscience interrogée. Ce Lépreux SDF (le ténor écorché vif d’Aleš Briscein) nous le croisons chaque jour. Cet Ange (timbre limpide et gestuelle délicate de Claire de Sévigné) n’a rien d’éthéré. Frère Léon mangé par la peur (ténébreux Kartal Karagedik), c’est également nous. Le dispositif scénique, qui déplace l’orchestre en fond de plateau, rend tangible chaque personnage engagé dans l’intense rituel ordonné par Messiaen. Quant aux instants où l’homme compositeur affleure sous le prêcheur (« Je suis venu à Toi, Seigneur, par la musique et la poésie »), ils bouleversent.

Messiaen ©Carole Parodi

Il fallait des forces hors norme à cet envoûtement de plus de quatre heures. Jonathan Nott, à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande, détaille au millimètre une partition où résonnent ensemble Boulez, Poulenc et le paganisme de la Turangalîla- Symphonie. Les choristes du Grand Théâtre, préparés par Marc Begins, font preuve de leur excellence. Autour de François, chaque frère mérite éloge, plus particulièrement l’Élie d’Omar Mancini et le Frère Bernard de William Meinert. Dans le rôle-titre, l’Anglais Robin Adams accomplit une véritable assomption vocale, gagnant en intensité au fur et à mesure que la mise en scène le dépouille. Le Grand Théâtre de Genève, bien plus rempli que pour un Parsifal ou un Donizetti, offre une standing ovation à cette œuvre exigeante et ici magnifiée par l’art contemporain.