Frank Martin, un compositeur solitaire et lumineux
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À l’écart des écoles et des modes, Frank Martin a construit une œuvre profondément personnelle, nourrie de Bach, de Debussy, de Ravel et de la tradition germanique. Du Vin herbé au Requiem, le compositeur suisse a cherché toute sa vie à concilier rigueur, ferveur et liberté. La prochaine présentation, à Genève, de son opéra La Tempête, d’après Shakespeare, donne l’occasion de s’intéresser à ce grand compositeur méconnu.
La position solitaire du compositeur suisse Frank Martin lui a certes permis de vivre et de composer hors des modes et des étiquettes, mais elle l’a probablement un peu écarté d’une reconnaissance internationale que, d’ailleurs, il ne cherchait pas. Issu des traditions latines et germaniques, ce fils de pasteur protestant genevois, épris de la musique de Johann Sebastian Bach dont il a reçu très jeune la révélation, a su trouver son propre langage, reconnaissable entre tous ; rare privilège des fortes personnalités. Cette double origine culturelle n’est pas rare en Suisse romande, de par l’histoire et la position stratégique de cette région située au cœur de l’Europe.
Frank Martin, un compositeur entre plusieurs traditions
La musique de Frank Martin offre ainsi une synthèse particulièrement réussie entre la couleur des sortilèges harmoniques de Debussy et Ravel, et un chromatisme venu de l’écriture dodécaphonique que le compositeur a toutefois abordée avec une certaine circonspection. À la suite d’un rêve qu’il fit durant sa jeunesse, et qu’il a raconté à plusieurs reprises, Frank Martin prend conscience qu’il n’existe pas de formule magique pour réaliser son œuvre de compositeur. Ce rêve a joué un grand rôle en restant comme une sorte de règle de conduite qui a gouverné sa vie d’artiste.
Profondément croyant, amoureux de la nature, érudit et penseur de la musique, Frank Martin a cherché toute sa vie à créer la beauté à travers des œuvres finement travaillées dans une quête expressive pleine de ferveur. Cette médiation entre des mondes différents et parfois contradictoires fait tout le prix de son œuvre, tout en lui permettant de mettre en musique des auteurs aussi divers que Molière, Bédier, Gréban, Villon, Rilke, Hofmannsthal ou Shakespeare, dans la traduction allemande de Schlegel.

Frank Martin, un compositeur en lutte avec son époque
Le compositeur laisse beaucoup d’écrits à propos de son propre travail et de la situation du compositeur dans notre monde incertain, comme dans cet article publié en 1942 exprimant parfaitement son credo de créateur dans l’espoir, écrit-il dans sa préface (1), « de contribuer à dissiper les malentendus qui tiennent encore trop éloignés les uns des autres le public et les compositeurs d’aujourd’hui : la vraie attitude du compositeur serait sans doute d’écrire selon son véritable goût ; d’écrire vraiment ce qu’il aime le mieux.
Il faut bien avouer qu’aujourd’hui il en est peu qui le fassent et que, malgré les apparences, c’est la chose la plus difficile du monde. Il y faut, en particulier, beaucoup de courage, car la mode est une maîtresse à la fois puissante et séduisante, et tel se croit indépendant qui lui obéit malgré lui. De toute façon, en face d’exigences aussi hautes et aussi contraires, l’attitude de l’artiste dans sa création ne peut que difficilement et rarement être une attitude de sérénité. Elle est plutôt une attitude de lutte : lutte avec soi-même, avec le public, lutte surtout avec ces exigences excessives et contraires. »
Un homme jovial derrière la figure du compositeur austère
Trop souvent vu sous l’angle d’un calviniste genevois rigoriste et austère, Frank Martin était en réalité un homme jovial et volontiers blagueur. Père d’enfants issus de mariages successifs, il était d’une nature chaleureuse qu’il dissimulait derrière une discrétion qui le protégeait. Trop sollicité à Genève par des activités de toutes sortes, il s’établit en 1946 aux Pays-Bas, le pays de Maria, sa dernière épouse, tout d’abord à Amsterdam pendant dix ans, puis à Naarden, pour pouvoir composer en toute quiétude loin des rumeurs et des sollicitations mondaines.
Devenue le siège de la Fondation Frank Martin pendant plus de vingt-cinq ans, la maison a été vendue en 2021 en raison de coûts d’entretien exorbitants devenus impossibles à assumer. Le mobilier et les archives sont désormais conservés dans un appartement à Almere alors que les manuscrits, photographies et enregistrements sonores ont été déposés à la Fondation Paul Sacher de Bâle.
Un catalogue entre musique de chambre, œuvres sacrées et opéra
Frank Martin écrivait très lentement, avec beaucoup de difficultés dans une angoisse permanente dont on ne trouve pourtant nulle trace à l’écoute de ses œuvres. Son catalogue couvre un répertoire assez vaste : des pièces pour piano, dont les splendides Huit Préludes, de la musique de chambre, de la musique symphonique en abondance, des œuvres vocales sacrées et profanes, une comédie en musique d’après Monsieur de Pourceaugnac de Molière, et un opéra, Der Sturm, créé dans sa version originale allemande à l’Opéra de Vienne en 1956 et dans sa version française, La Tempête, en 1967 au Grand Théâtre de Genève.
C’est le fidèle Ernest Ansermet qui assumera les deux créations, ainsi qu’une version anglaise en concert, The Tempest, pour la BBC. C’est la version française, traduite par la sœur du compositeur, qui sera donnée prochainement à Genève, au Bâtiment des Forces Motrices, seconde salle du Grand Théâtre, sous la direction de Thierry Fischer avec une éclatante distribution (2).
Une lente germination
Né en 1890 à Genève, Frank Martin joue instinctivement sur le piano familial avant même d’aller à l’école. Il improvise et compose des œuvrettes sans avoir reçu la moindre initiation musicale. Il a 12 ans lorsqu’il assiste à une interprétation de la Passion selon Matthieu de Bach sous la direction d’Otto Barblan à la cathédrale Saint-Pierre de Genève. C’est un véritable choc émotionnel qui va décider de sa vocation. Toutefois ses parents l’obligent à suivre un cursus universitaire classique durant lequel il étudie les mathématiques et la physique tout en prenant secrètement des cours avec Joseph Lauber, un compositeur et organiste qui fut l’élève de Louis Diémer et de Jules Massenet à Paris.
Pratiquement autodidacte, le jeune compositeur écrit beaucoup tout en cherchant laborieusement son propre langage. Il serait regrettable d’ignorer les œuvres produites durant ce long processus de métamorphose. Sa Pavane couleur du temps, sa Messe pour double chœur a cappella (retrouvée par le compositeur dans un tiroir à la fin de sa vie et qui est devenue son œuvre la plus jouée !), son Concerto pour piano n° 1 créé par Walter Gieseking, enregistré depuis par Jean-François Antonioli et Marcello Viotti, sont autant de jalons importants qui le mèneront à l’éclosion de son propre style à partir du Vin herbé, son oratorio profane inspiré par le récit médiéval de Tristan et Iseult reconstitué par Joseph Bédier en 1900. Composée entre 1938 et 1942, cette histoire d’amour et de mort lui a été commandée par un chef de chœur désireux de renouveler le répertoire de son ensemble vocal. Le Vin herbé reste la pierre angulaire sur laquelle Frank Martin va désormais construire toute son œuvre dans un langage dont les tournures et les particularités harmoniques lui appartiennent en propre.
Les grands chefs-d’œuvre
Dans les années 1940, les chefs-d’œuvre se succèdent : la Petite Symphonie concertante pour harpe, clavecin, piano et deux orchestres à cordes qui fera le tour du monde, le Concerto pour sept instruments à vent, timbales, batterie et orchestre à cordes, sorte de brillant concerto grosso moderne, Der Cornet pour voix d’alto (ou de baryton) et orchestre de chambre, l’une de ses œuvres les plus fréquemment jouées et enregistrées, d’après le célèbre poème en prose de Rilke, In Terra Pax, oratorio commandé par Radio Genève pour être diffusé par plusieurs organismes radiophoniques le jour de la fin de la Seconde Guerre mondiale qui semblait proche, Golgotha, sa puissante Passion qu’il met trois ans à composer sous le coup de la découverte d’une gravure de Rembrandt, Les Trois Croix, au Musée d’art et d’histoire de Genève. Œuvre maîtresse du compositeur, elle sonne comme un écho lointain et moderne aux œuvres de Bach qui l’avaient tant marqué dès son adolescence.
L’inspiration de Frank Martin ne faiblira pas jusqu’à ses dernières années qui s’achèveront par son splendide Requiem qu’il créera lui-même à Lausanne en 1973, déjà octogénaire, à la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande. Ce sera sa dernière apparition comme chef d’orchestre. Frank Martin mourra paisiblement l’année suivante dans sa demeure de Naarden, entouré des siens.
Véritable testament musical, ce Requiem, s’achevant dans l’éclat rayonnant de la lumière éternelle, répond à une impérieuse nécessité intérieure repoussée sans cesse par le compositeur, une « conviction intime » dont le déclenchement se fit à la suite d’un voyage en Italie dans la contemplation muette de Saint-Marc de Venise, de la basilique de Monreale près de Palerme et des temples grecs de Paestum. « Ces trois monuments, qui expriment le sentiment de l’adoration de façon si accomplie, écrivait-il, éveillèrent en moi le désir d’édifier à mon tour, selon mes pauvres moyens, un temple dédié à l’adoration. »
La fidélité de grands interprètes, d’Ansermet à Fischer-Dieskau
Si la musique de Frank Martin est malheureusement peu présente dans nos programmes de concert en France, elle a bénéficié, autrefois comme aujourd’hui, d’interprètes fidèles touchés par le message, le mot n’est pas usurpé, distillé par l’ensemble de son œuvre. Par sa proximité géographique avec Genève et son amitié attentive, le chef d’orchestre Ernest Ansermet était très lié à Frank Martin dont il suivait régulièrement les compositions d’une manière qui pouvait parfois même être envahissante.
C’est Ansermet qui a créé le plus grand nombre d’œuvres de Frank Martin des années 1920 à sa mort. C’est pour les 80 ans de son ami que le compositeur écrivit Les Quatre Éléments, des études symphoniques correspondant à un élément naturel formant en quelque sorte le portrait du célèbre chef d’orchestre. Cette proximité avec ses interprètes a inspiré d’autres œuvres, telles que la Petite Symphonie concertante pour son ami et mécène Paul Sacher, les Huit Préludes pour piano, déjà cités, pour Dinu Lipatti ou encore le rôle de Prospero dans son opéra Der Sturm (La Tempête) pour Dietrich Fischer-Dieskau.
Si ce dernier ne put créer le rôle à la suite d’une grave intoxication alimentaire qui aurait pu lui être fatale, une belle collaboration naquit pourtant avec Fischer-Dieskau, qui admirait à la fois l’homme et le compositeur. Ils réaliseront ensemble un disque devenu fameux des Monologues de Jedermann et d’extraits de La Tempête pour Deutsche Grammophon avec l’Orchestre philharmonique de Berlin dirigé par le compositeur en 1963. Frank Martin avouait avec modestie qu’il était un « chef d’orchestre du dimanche ». Il ne dirigeait d’ailleurs que ses propres œuvres lorsqu’on l’invitait à le faire.
Une commande de Menuhin
Comme si souvent chez Frank Martin, le processus créateur est déclenché par une émotion artistique extra-musicale, une présence de la beauté faisant office d’étincelle allumant son inspiration. Face à la fameuse Maestà, le chef-d’œuvre des trente-sept panneaux peints par Duccio di Buoninsegna au début du XIVe siècle, qu’il voit à Sienne, Frank Martin compose son Polyptyque pour violon et deux petits orchestres à cordes pour répondre à une commande du violoniste Yehudi Menuhin.
Profondément marqué par la singulière beauté de cette Passion du Christ inspirée de la peinture sublime de Duccio, Menuhin dira plus tard : « Quand je joue le Polyptyque de Frank Martin, je ressens la même responsabilité, la même exaltation qu’en jouant la Chaconne de Bach. » Pour Menuhin, la dimension spirituelle, la force et la rigueur de la musique de Frank Martin rejoignent les chefs-d’œuvre de Bach.
Une relation particulière s’est également nouée entre le fondateur de l’Orchestre de Chambre de Lausanne, Victor Desarzens, et Frank Martin. Le chef vaudois dirigeait la musique de Martin avec ferveur et intensité et les deux hommes discutaient souvent de sujets musicaux ou philosophiques.
De la longue et belle amitié avec le pianiste Paul Badura-Skoda sont nés le Concerto pour piano n° 2 et la Fantaisie sur des rythmes flamenco. La toute dernière œuvre de Frank Martin, la cantate Et la vie l’emporta, dont l’orchestration fut complétée après sa mort par son ami le compositeur Bernard Reichel, a été conçue, disait le compositeur, comme une sorte, là aussi, de portrait musical du chef de chœur Michel Corboz que Martin appréciait beaucoup.
Avec cette dernière œuvre, la boucle est bouclée. Affaibli et se sentant parvenu au terme de sa vie, Frank Martin choisit trois textes traitant de la souffrance face à la maladie, du combat de la vie et de la mort sur un texte de Martin Luther et d’une lumineuse conclusion inspirée par une lettre apocryphe du peintre des anges Fra Angelico : « Que pour vous, aujourd’hui, demain et à jamais, le jour se lève et les ombres s’effacent… »

Thierry Fischer, infatigable défenseur de Frank Martin
De nos jours, c’est le chef d’orchestre genevois Thierry Fischer qui se dépense sans compter pour défendre la musique de son compatriote dont il eut la révélation en jouant, alors qu’il était encore instrumentiste, la Ballade pour flûte. Encouragé par Claudio Abbado, Fischer enregistre son premier CD pour Deutsche Grammophon, à la tête de l’Orchestre de Chambre d’Europe, dans un programme consacré à Martin.
Comme Ansermet autrefois, Fischer dirige la musique de Frank Martin dans le monde entier et a enregistré un grand nombre de ses œuvres pour divers labels. Le dimanche 26 janvier 1997, il donnait à Utrecht un concert extraordinaire d’une journée entière en présence de Maria Martin. Au cours d’un véritable marathon musical, de 13 heures à 23 heures, le public a pu entendre 25 œuvres instrumentales de Frank Martin.
Dès 2024 et pour trois saisons consécutives, la ville natale de Frank Martin a décidé de présenter, toujours sous la direction artistique de Thierry Fischer, « L’Odyssée Frank Martin », un voyage inédit et audacieux à l’occasion des 50 ans de sa mort comportant la totalité de ses œuvres qui culminera, dès le 16 septembre, par une nouvelle production de La Tempête pour l’ouverture de la toute première saison d’Alain Perroux, nouveau directeur du Grand Théâtre de Genève et par ailleurs auteur d’une remarquable biographie du compositeur (3).
À quand une juste reconnaissance ?
Toutes ces initiatives sont bien sûr réjouissantes, mais il serait temps que la musique si sensible et intemporelle de Frank Martin rejoigne les programmes de nos institutions maintenant que les querelles des anciens et des modernes semblent s’être apaisées et que le temps des diktats idéologiques entre tenants d’un dodécaphonisme triomphant et nostalgiques de la tonalité est révolu. Il est urgent d’écouter son message et de nous souvenir de la phrase conciliatrice de l’écrivain-voyageur Nicolas Bouvier, autre Genevois célèbre : « Tout, ces temps, m’apparaît très noir. Mais si je ne puis plus chanter, je grincerai : tous les violons ont droit à la musique. » (4)
(1) Frank Martin, Un compositeur médite sur son art, A la Baconnière-Payot, 1977.
(2) Les 16, 18, 22, 24 et 26 septembre 2026 à 19 h 30 et le 20 septembre à 15 h, à Genève, au Bâtiment des Forces Motrices.
(3) Alain Perroux, Frank Martin, Éditions Papillon, 2001.
(4) Message envoyé à l’écrivain suisse Vahé Godel le 28 avril 1987.
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