Saint-Denis entre histoire, répertoire et territoire
Depuis 1969 le Festival de Saint-Denis accueille la musique classique dans le cadre grandiose de la basilique cathédrale. Il peut également recevoir des formations réduites, la musique de chambre et la mélodie dans la Maison d’éducation de la Légion d’honneur. Entre ces deux lieux architecturaux emblématiques se distribue une programmation autant orientée vers le grand répertoire que la découverte. Découverte des œuvres comme des jeunes talents qu’accompagne une ample politique de sensibilisation musicale. Nouveau directeur du Festival de Saint-Denis, Nicolas Candoni en présente les principaux axes.
Vous présentez en cette cinquante-huitième édition votre première programmation. L’héritage d’un tel passé constitue-t-il une richesse ou une contrainte ?
Nicolas Candoni : Je ne vais pas dire que c’est une contrainte ! C’est bien évidemment une richesse accumulée par les éditions précédentes mais aussi par les lieux et, essentiellement, la basilique, un joyau qui raconte l’histoire de France et l’histoire du patrimoine. Ce n’est pas une salle de concert. Il ne faut donc pas y programmer les mêmes œuvres que les salles de spectacle à Paris. On ne va pas proposer la Tétralogie de Wagner ou un opéra de Haendel complet. Ça n’aurait pas de sens. On va alors chercher à susciter l’émotion par la rencontre entre un lieu patrimonial riche de l’histoire de France, avec ses tombeaux des rois et des reines, et l’histoire de la musique. C’est ce croisement entre le patrimoine matériel et l’immatériel qui a construit le festival au fil des années et qu’il faut préserver. Et je reste attaché à une idée de vaste répertoire, du Moyen-Âge et de la Renaissance, contemporains de l’histoire de la basilique, jusqu’à la création contemporaine.
Les grandes œuvres sacrées comme le Magnificat de Bach par Vox Luminis qui ouvre cette édition 2026 ou la Messe en ut mineur de Mozart par Jérémie Rhorer et Le Cercle de l’Harmonie font partie des classiques du festival…
N.C. : Oui, bien sûr, ce sont les marqueurs du festival : les messes, les requiem, les vastes pages chorales mais aussi le répertoire lyrique. Le public peut ainsi entendre les grands airs de Mozart, Bellini, Berlioz ou Wagner avec la soprano Ingela Brimberg. Visiter le répertoire romantique vocal permet aussi de dresser des ponts vers des œuvres comme les symphonies de Bruckner dont le style se montre particulièrement adapté à l’acoustique de la basilique.

Une acoustique très réverbérée qui n’est pas favorable à tous les répertoires…
N.C. : C’est la raison pour laquelle il faut concevoir avec attention la programmation. Il ne faut surtout pas décevoir le public par une mauvaise adéquation entre l’acoustique et la musique. C’est vraiment un élément essentiel. Le public doit s’immerger dans ce lieu en même temps qu’il s’immerge dans la musique.
La voix tient de toute façon une place de choix à Saint-Denis.
N.C. : Oui et nous avons deux endroits pour l’accueillir. La basilique, évidemment, et ses mille deux cents places, et le cadre plus intime des cinq cents places du Pavillon de musique de la Maison d’éducation de la Légion d’honneur qui permet d’écouter dans une acoustique idéale le lied et la mélodie, défendus cette année par Lea Desandre et Fatma Saïd, ou des effectifs restreints. Ce pavillon est par ailleurs un lieu patrimonial exceptionnel qui n’est pas destiné à être ouvert au public en permanence. Les concerts du festival en offrent un accès privilégié.
Que signifient les concerts « chœur haut » dans la basilique ?
N.C. : Ils se tiennent en effet dans le chœur haut de la basilique. Et c’est absolument incroyable. On est à la fois dans l’immensité de la cathédrale tout en profitant d’une proximité avec les musiciens, dans un espace réduit. Il y a toujours les tombeaux des reines et rois autour mais l’acoustique se montre complètement différente et devient propice aux petits ensembles et à un dialogue intime avec le public. L’an dernier, les oiseaux s’étaient même invités au concert et lui avaient donné un caractère très particulier ! C’était à la fois amusant et très émouvant.
Quelle est la composition du public du festival ?
N.C. : 40% vit en Seine-Saint-Denis et 90% en Île-de-France. Cela englobe les départements mais aussi Paris, pas uniquement les arrondissements les plus proches de la Seine-Saint-Denis. Il reste important que ce festival s’adresse aux habitants de son territoire et ne soit pas hors-sol.
Comment fidéliser ce public ?
N.C. : C’est évidemment très important et c’est pourquoi le festival doit conserver des marqueurs. Le public devient fidèle parce qu’il a des attentes et il sait que le festival va y répondre. Ces marqueurs peuvent prendre corps dans les œuvres, le répertoire, les formats. Le mélomane peut avoir envie de réentendre une œuvre qu’il aime, interprétée qui plus est par des musiciens de haut niveau comme à Saint-Denis. Cela ne signifie pas qu’il ne va pas se laisser surprendre par la découverte.
Et comment faire pour le diversifier ?
N.C. : C’est la grande question. Renouveler, élargir, aller chercher d’autres publics qui ne sont pas tous des passionnés de musique classique. Il n’y a pas de recette miracle. Ça se saurait… C’est un travail de dentelle, à entreprendre à différents endroits. Une de nos premières cibles reste bien sûr les spectateurs de demain, donc les jeunes. Cela commence très tôt, avec les Bébé-concerts, destinés comme leur nom l’indique, à des tout-petits qui peuvent découvrir des pièces vocales de Monteverdi, Haendel ou Cage. L’impression musicale n’est probablement pas consciente mais elle peut commencer à éveiller les esprits. Je trouve assez incroyable de voir des enfants, qui ont entre 6 mois et 2 ans, attentifs et captivés par des chanteurs et chanteuses. Le projet doit évidemment être adapté, par son format et sa durée, mais ça marche extraordinairement bien ! Enfants et parents, quatre-vingts personnes environ, se montrent très réceptifs.
Cette politique d’éveil s’adresse-t-elle aussi à d’autres catégories d’âge ?
N.C. : Oui, bien sûr, le festival déploie d’autres projets, durant l’année, avec les collégiens et les lycéens. Les collégiens ont des ateliers, d’une vingtaine d’heures, de découverte dans le cadre du parcours Culture et Art au Collège, développé avec le soutien du Département de la Seine-Saint-Denis. Ces ateliers sont organisés avec les professeurs qui sont en charge, soit de musique, soit d’histoire, soit de littérature selon le collège, et une équipe artistique, l’ensemble Aedes, par exemple. Des chanteurs de l’ensemble interviennent alors dans les collèges.
Existent aussi des projets participatifs, organisés autour de plusieurs séances de répétition de travail pour monter un spectacle, comme avec Les Lunaisiens et Arnaud Marzorati. Et avec les lycéens se mettent en place des ateliers de préparation. Il y en a eu dans douze lycées d’Île-de-France avec des musiciens de l’ensemble Il Caravaggio de Camille Delaforge qui permettaient notamment de découvrir l’archiluth et, à travers cet instrument, toute la famille des cordes pincées, du oud à la guitare, et, avec le concours d’une chanteuse, la musique française du XVIIe siècle. Sans oublier d’en illustrer le prolongement dans la chanson d’aujourd’hui de Zaho de Sagazan à Gims. Ce genre de travail se révèle très productif car il suscite de nombreuses questions des élèves. Alors, bien sûr, ils ne vont pas tous prendre un abonnement dans une salle de concert classique. Et ce n’est d’ailleurs pas le but.
Le but est d’aiguiser la curiosité, de constater que cela peut aussi créer de l’émotion, que l’histoire de la musique n’enferme pas les genres dans des catégories étanches. Je dois également mentionner le travail entrepris auprès des écoles primaires, à travers des ateliers de découverte et de sensibilisation, en lien avec les médiathèques auquel s’ajoutent spectacles jeunes publics qui sont pensés pour les 7-11 ans, avec la violoncelliste Héloïse Luzzati. Elle présente, avec six autres musiciens, un dessinateur et Marie Oppert un programme intitulé La Belle éveillée qui réunit des extraits d’œuvres des compositrices Jane Vieu [1871-1955] et Rita Strohl [1865-1941].
Ce travail de redécouverte des compositrices s’inscrit dans la politique du Festival de Saint-Denis, n’est-ce pas ?
N.C. : Oui, en plus de grands concerts et d’artistes de renom, le Festival de Saint-Denis s’est toujours attaché à afficher de jeunes talents. Le festival doit participer à la découverte de jeunes artistes et permettre à de jeunes artistes de se produire dans un contexte qui devient de plus en plus difficile. Alexandre Tharaud et Karine Deshayes alors méconnus sont venus et revenus à Saint-Denis. Le pianiste était présent l’an dernier et la mezzo-soprano fait son retour cette année, en compagnie de Cyrielle Ndjiki Nya et d’Eva Zaïcik, dans un panorama de l’art lyrique de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe.
Avec la collaboration du concours Voix nouvelles et de l’association Génération Opéra est aussi présenté un récital réunissant trois chanteuses à découvrir : les sopranos Livia Louis-Joseph Dogué et Tamara Bounazou [entendue dans le rôle-titre d’Iphigénie en Tauride de Gluck à l’Opéra-Comique et récemment choisie comme « Révélation Artiste lyrique » aux Victoires de la musique classique, NDLR] et la mezzo-soprano Winona Berry. « Laissez-vous surprendre par ces artistes que vous ne connaissez pas » pourrait être une devise du festival.

Informations pratiques
- Date : Du 28 mai au 23 juin
- Renseignements sur le site Festival de Saint-Denis
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