Construite comme une partition musicale, la programmation de Bruno Mantovani intitulée « Chants de la terre » interroge le rapport de l’homme à la nature. Beethoven, Mahler, et un opéra de chambre de Sophie Lacaze au programme du premier week-end du festival monégasque.

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Trois fois trois de Beethoven

Au One Monte-Carlo, Henri Demarquette et deux de ses partenaires favoris, Jean-Frédéric Neuburger et Sayaka Shoji, donnent l’alpha et l’oméga des trios de Beethoven : son Trio op. 1, n° 1 et « L’Archiduc » op. 97, en passant par « Les Esprits » op. 70, n°1. Les musiciens s’en emparent avec vigueur, soulignant leurs contrastes par leur jeu toujours expressif, déroulant les doubles-croches d’un Trio n° 1 résolument beethovénien avec une clarté que ne corrompent pas l’énergie déployée ni la densité donnée au matériau sonore. Si « Les Esprits » est le plus réussi, « L’Archiduc » est mené bon train avec intensité, en dépit parfois d’un déséquilibre, le violon pâtissant de l’imposante présence des deux autres instruments quoique subtil dans ses intentions.

Mahler en toute intimité

Le lendemain à l’Auditorium Rainier III, suivant l’adage « Ma fin est mon commencement », la première œuvre de Gustav Mahler, son Quatuor pour piano et cordes précède Le Chant de la terre, dans sa version de chambre avec piano de Reinbert de Leeuw (2019) donné par le Het Collectief dirigé par Gregor A. Mayrhofer. Elle met en valeur les individualités des instruments offrant une nouvelle coloration à la partition. Les timbres gagnent en liant au fil de l’œuvre jusqu’à L’Adieu (Der Abschied) où leur fusion forme un splendide écrin pour la voix de Lucile Richardot, lui permettant d’infimes nuances telle l’extinction progressive des émouvants « Ewig ». Stefan Cifolelli aura auparavant ouvert le cycle de sa voix lumineuse au timbre homogène. Son chant plein de vigueur porte avec héroïsme les textes des trois lieder qui lui reviennent. La mezzo décline avec profondeur, tact et justesse de ton les autres lieder aux couleurs des regrets et de la nostalgie, éclairant d’un éclat subtil De la beauté (Von der Schönheit). Une version qui invite à entrer émotionnellement en contact avec cette musique par ce qu’elle a de plus intime.

Un opéra qui ne convainc pas

Le soir même, au Théâtre des variétés, L’Étoffe inépuisable du rêve, opéra de chambre de Sophie Lacaze, commande de l’État, donné en création mondiale par l’Ensemble Orchestral Contemporain, déçoit. D’ambition écologique empruntant son argument à la culture aborigène d’Australie, le « retour à l’essence même de l’art musical, à l’épurement fondamental » annoncé par sa compositrice ne peut masquer l’insuffisance de l’écriture.

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D’opéra, l’ouvrage n’en a pas… l’étoffe ! Le librettiste Alain Carré s’y octroie le rôle principal de récitant, tandis que les « voix » des chanteurs, qui n’y incarnent pas de personnages, interviennent sous forme d’onomatopées, de sons ou de paroles monocordes ne se distinguant pas ou très peu des instruments. L’usage manichéen du didgeridoo et de la guimbarde accuse le traitement naïf du sujet. La mise en scène ne parvient pas à créer le dreamtime, dimension onirique revendiquée par la compositrice. Côté réalisation musicale, la direction de Bruno Mantovani est d’une rigueur aussi stoïque qu’irréprochable dans la battue de l’invariable pulsation, comme dans les entrées signifiées aux musiciens.

Projeté au cinéma des Beaux-Arts, Le Sel de la Terre, film co-réalisé par Wim Wenders et Juliano Ribeiro Salgado sur l’œuvre du photographe Sebastião Ribeiro puis les Suites de Bach et de Britten par Henri Demarquette inciteront ensuite à ouvrir d’autres fenêtres sur les horizons multiples proposés par le festival jusqu’au 7 avril.

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