À La Grave, la musique d’aujourd’hui prend de la hauteur
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Au Festival Messiaen au Pays de la Meije, les pianistes Pierre-Laurent Aimard et Jean-François Heisser s’illustrent avec éclat, aux côtés des artistes invités, le compositeur George Benjamin et le quatuor Diotima, en jouant des œuvres étranges et sauvages, loin des lieux communs.
Fin d’après-midi en l’église Notre-Dame de l’Assomption de La Grave, gracieux petit village alpin perché à 1500 mètres d’altitude, Jean-François Heisser propose un séduisant programme autour de la forêt, éclectique et cohérent avec cette nouvelle édition d’un festival résolument tournée vers la musique d’aujourd’hui, sous la direction exigeante de Bruno Messina.
L’appel de la forêt
Autour de trois Petites esquisses d’oiseaux de Messiaen, le pianiste distille tout au long de ses explorations sylvestres les sonorités généreuses, sensuelles et subtiles qui le caractérisent. L’inusable « Sous-bois » des Pièces pittoresques de Chabrier nous emmène dans des arbres pré-impressionnistes, quand « Promenade sentimentale en forêt », rareté extraite du cycle Rustique d’Albert Roussel, nous fait sortir des chemins battus pour une dérive toute en ruptures harmoniques. Les transcriptions de Liszt du « Tilleul » du Voyage d’hiver de Schubert, de l’Étude n°5 de Paganini, « La Chasse », suivis des Murmures de la forêt du même Liszt font entendre la diversité expressive du compositeur hongrois. Rain Tree Sketch 1 et 2 de Takemitsu et Repos de forêt de Grieg complètent avantageusement cette déambulation dans les bois qui s’achève dans les feux denses et inquiets des Scènes de la forêt de Schumann, dans lesquelles Jean-François Heisser donne libre cours à sa vigueur altière, avec un « Oiseau prophète » virevoltant dans la déraison, comme il se doit.
Le bruit et la fureur (des oiseaux)
Plus tard dans la soirée, Pierre-Laurent Aimard propose un programme singulier et original comme en il en a la coutume, en commençant par « Le Traquet stapazin », « Le Loriot » et « Le Merle bleu », extraits du Catalogue d’oiseaux de Messiaen qu’il déploie dans une déflagration de violence jamais entendue dans l’interprétation de cette pièce. Les volatiles « messiaeniens » sont ici des oiseaux d’apocalypse dans la dramaturgie virulente créée par un pianiste qui, féru de Stockhausen et de Ligeti, sait aiguiser une tension de tous les instants à travers une narration viscérale qu’il maîtrise à la perfection. Ancien élève et proche de Messiaen et de sa femme Yvonne Loriod qui l’accueillirent jeune adolescent chez eux, Aimard connaît sur le bout des doigts cet univers bariolé de luxuriance menaçante et réussit à en transmettre toute la radicalité jusqu’au-boutiste.
Après l’entracte, autre approche du sacré avec Révélations de Nicolas Oboukhov et la Sonate n° 10 de Scriabine qui explorent l’onirisme mystique de l’avant-garde russe du début du XXe siècle et sa quête spirituelle exprimée dans une abstraction ici très incarnée.
Complicité hybride à quatre mains
Enfin le pianiste est rejoint par George Benjamin, pour la création française de ses Divisions, pièce pour piano à quatre mains que le compositeur anglais écrivit pour Pierre-Laurent Aimard dont il est très proche depuis leurs années de jeunesse communes auprès de leur professeur Olivier Messiaen. Superpositions de strates, échange et croisement des quatre mains, démultiplication et amplification rythmique, une touche de spectralisme, cette pièce très ciselée se joue à travers la complicité de ses interprètes pour déployer tout l’art poétique de son auteur dans une architectonie sonore virtuose.
Mystères ineffables de l’étrangeté poétique
Le lendemain, à 17 h, retour à la charmante église de La Grave, rayonnante de son style roman lombard, nichée en hauteur du village face au glacier de La Meije qui fond dangereusement vite. Les Diotima, invités en résidence du festival, commencent leur concert par Bitume, Quatuor n° 2 de Gérard Pesson qu’ils créèrent en 2008.
Finesse du timbre, étrangeté du discours, déplacement des perceptions des phénomènes sonores qui se transforment, souplesse ludique d’une matière arachnéenne dont chaque paradoxe est un sommet, cette pièce déjoue tous les clichés de la musique contemporaine pour aller loin ailleurs, dans l’univers poétique mystérieux, insaisissable et cristallin d’un compositeur secret qui échappe à toute cartographie esthétique. Présent dans la salle, George Benjamin nous confie découvrir et apprécier particulièrement ce quatuor de Gérard Pesson dont le quatrième en date, Natura Smarginatura fut créé l’an dernier à Reggio Emilia en Italie, sur une commande de Francesco Filidei pour l’académie de quatuors à cordes qu’il dirige.
Très vifs et concentrés, les Diotima continuent de puiser dans leur répertoire contemporain avec Towards a not yet remembered past… une pièce de Christian Mason qu’ils créèrent cette année. Ce jeune compositeur anglais, ancien élève de George Benjamin, y déploie une écriture d’une veine néo-médiévale assez surprenante, faite de longues efflorescences et germinations harmoniques. Enfin, les proliférations sonores incessantes de Brains de la compositrice japonaise Misato Mochizuki concluent avec panache et audace cette traversée dans la musique d’aujourd’hui en dehors de tout esprit de chapelle.
À 21 h, l’incontournable Quatuor pour la fin du temps de Messiaen est joué avec un lyrisme vibrant et intense par le trio Moreau, formé par le violoncelliste Edgar Moreau avec ses frères David au violon et Jérémie au piano, accompagné par le clarinettiste Patrick Messina dont on apprécie les grands intervalles montants et descendants de l’« Abîme des oiseaux », alternant mélancolie, légèreté et insouciance, avec l’espoir aussi comme horizon toujours présent chez le compositeur de Vingt Regards sur l’enfant Jésus.
Festival Messiaen au Pays de la Meije, La Grave, le 28 et 29 juillet 2026.
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