À Nîmes, le festival Les Volques met en perspective un compositeur contemporain et une célébrité du passé.

Crédits photos : Gérard Berry

La quatrième édition proposait ainsi un face à face entre George Benjamin (né en 1960) et Wolfgang Amadeus Mozart. Du 5 au 10 décembre, les ateliers et concerts chambristes animaient plusieurs sites de la ville, de Carré d’Art au théâtre, du conservatoire à la cathédrale Saint-Castor, en présence du compositeur et pianiste britannique.

Comment faire vivre ce dialogue entre Mozart et Benjamin ? Hors des enjeux habituels du concert – une programmation soit monographique soit plurielle – comment connecter deux écritures et temporalités ciblées ? Faut-il les enchevêtrer, les coupler, les décrypter par des médiations, les opposer ? Toutes ces pistes semblent expérimentées au prisme d’un dispositif incontournable : chaque programme met en miroir des œuvres du classique Wolfgang et de Benjamin, notre contemporain (qui a choisi le parrainage).

La connexion la plus tangible de cette confrontation est la thématique « musique de chambre » du festival. Elle induit souvent un terrain d’expérimentation pour les compositeurs et une écoute intime pour le public. Certes, la contribution majoritaire des instrumentistes des Siècles (mais pas que) est un précieux atout. Ainsi, la formation élargie de l’Octet pour cordes, flûte et percussions de Benjamin infuse l’esprit scherzando du jeune Benjamin (18 ans). On retrouve le dialogue concertant, le scintillement sonore et le registre espiègle dans la formation Quatuor pour flûte et cordes K. 285, alors qu’une dramatisation entêtante s’échappe du Quatuor pour piano et cordes K. 478 (Cédric Tiberghien au clavier) durant le même concert. La sensation d’être à l’écoute d’une communauté d’interprètes devient flagrante lorsqu’on suit plusieurs journées des Volques.

Que ce soit dans la Sonate pour violon et piano de Benjamin par Jean-François Heisser et Aude Perrin-Dureau ou bien dans le Quintette avec clarinette de Mozart, la complicité des interprètes et leur jeu sur instruments de facture XVIIIe siècle tissent une intimité tangible. Cordes soyeuses, clarinette onctueuse (François Miquel) restituent la connivence que Mozart et son clarinettiste Stadler instauraient en 1789.

Si cette rencontre viennoise favorisait la production mozartienne, la rencontre de Benjamin avec des interprètes, chambristes privilégiés, n’est pas moins fructueuse en 2023. Le pianiste Pierre-Laurent Aimard, la flûtiste Marion Ralincourt et la violoniste Isabelle Faust le démontrent. Le récital de Pierre-Laurent Aimard, ancien condisciple de Benjamin dans la classe mythique de Messiaen, est ainsi une source de réverbérations entre les deux univers. Dans l’atrium de Carré d’Art, face à la Maison Carrée illuminée, récemment classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, et sous les haubans de Claude Viallat, le pianiste conçoit un parcours intelligent par séries de couple d’œuvres enchaînées.

Proche du public, il s’emploie à modeler, à négocier les tensions les plus dissonantes, les attaques les plus percussives qui mobilisent son corps (avant-bras, buste en torsion). Pour se limiter à un exemple, le biface, constitué par Adagio en si mineur K. 540 et Shadowlines de Benjamin, captive. Chaque face explicite – sous des dehors policés, l’âpreté modulante pour Wolfgang, la liberté rhapsodique pour George – se transforme en face cachée qui révèle non seulement la rigueur formelle (structures canoniques de Shadowlines), mais aussi de sombres menaces. Ainsi de la puissance de motifs motoriques, de sèches ruptures ou encore l’extension vers le registre grave.

Marion Raulincourt donne une interprétation éblouissante de Flight, pour flûte solo, juxtaposant le souffle épuré du grave à la virtuosité d’arabesques vibrionnant au suraigu, évocation des piqués d’oiseaux sur les crêtes Alpines selon le compositeur. Isabelle Faust offre, dans le chœur de la cathédrale (frigorifiée), un moment d’éternité avec le triptyque pour violon seul Miniatures tant par sa concentration que ses pianissimos les plus stratosphériques ou la conduite concomitante d’une mélodie (avec l’archet) et de ses pizzicatos d’accompagnement (sur le manche).

Au fur et à mesure des manifestations, un dialogue Benjamin-Mozart s’invite implicitement dans la perception et les émotions d’un auditoire qu’on aimerait plus nombreux. D’autant que les introductions au concert d’Arnaud Merlin (France Musique) et de Thomas Lacôte (CNSP) fournissent d’excellentes pistes d’écoutes. La fureur progressive de la Fantaisie K. 475 se réfléchit et s’amplifie dans Fantasy on Iambic Rythm de Benjamin, jusqu’à mettre en résonance les sept octaves du piano à queue. La rétroaction fonctionne aussi par antithèse, telle la ténuité des Miniatures de Benjamin préludant aux masses polyphoniques du quatre mains pour orgue, Adagio et fugue K. 546.

Enfin, l’unicité de chaque compositeur est une source d’émerveillement. Si certains auditeurs nîmois ont pu écouter pour la première fois le sublime Quintette à deux altos K. 516 et son Adagio admirablement « chanté » par l’ensemble Les Pléiades, une majorité d’entre eux découvre Upson Silence (1991) de Benjamin, pour mezzo-soprano (Sharon Carty) et septuor. Sous la direction au scalpel d’Alphonse Cemin, ce cycle de trois poèmes britanniques explore trois portraits de personnalités historiques avec une sourde intensité qui devient brutalement explosive. La culture britannique s’y exprime de manière allusive lorsque les sonorités du consort sont cultivées par diverses techniques de jeu des cordophones graves (harmoniques, pizzicatos, sul ponticello, etc.), hélas trop peu perceptibles dans l’acoustique de la cathédrale.

Au fur et à mesure des éditions, Les Volques ne deviendrait-il pas le fécond foyer de la musique de chambre en France ? Un foyer qui, sous l’impulsion de sa directrice artistique et altiste Carole Roth-Dauphin, réchauffe les multiples sites du festival nîmois chaque automne, tout en étant propice aux activités pédagogiques étalées sur l’année dans les écoles, hôpitaux, et centres sociaux de Nîmes.

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