L’Orchestre philharmonique de Berlin quittera Baden-Baden en 2025, après la Symphonie n° 9 de Beethoven et une inattendue Madama Butterfly, pour revenir à Salzbourg en 2026. Comment ne pas le regretter après un concert Wagner mémorable et une Elektra éblouissante ?

Elektra © Monika Rittershaus

Mise en scène de Philipp Stölz et Philippe M. Krenn pour Elektra
Crédit photos : Monika Rittershaus

Un Wagner mémorable, mais pas en tous points

Ouverture et Bacchanale de Tannhäuser et acte I de La Walkyrie (le 25) : l’exercice semble presque galvaudé. Mais orchestralement, c’est l’éblouissement : netteté des attaques, transparence et plénitude d’un son puissant mais aéré, solennité, majesté même, du thème des pèlerins, sensualité des violons et des bois dès qu’on passe au Venusberg, la foultitude de détails enchaînés, superposés en autant de cellules constitutives d’un savoir-faire étourdissant, montre à quel point le chef tient chaque instant sonore comme instrument de sa volonté d’élégance et d’efficacité.
Avec La Walkyrie, tout est dit dès le Prélude, tempétueux, emporté, machine sonore implacable d’une richesse fabuleuse, exemplifiant la façon dont l’écriture wagnérienne s’est complexifiée en dix ans, qui se métamorphose, le calme revenu, en un lyrisme qui envahit tout l’acte comme une évidence.

Moins convaincant, l’inusable Klaus Florian Vogt : voix élargie, projetée à fond, technique impeccable certes, mais tubée, timbre un peu enrichi de couleurs, mais toujours nasal à l’extrême. Et puisqu’on joue un théâtre « semi-staged », torse bombé, et visage soufflé par le chant, yeux exorbités. Et face à lui, la lituanienne Vida Mikneviciuté, dont Bayreuth présentera aussi la Sieglinde cet été. Svelte, longiligne, longs cheveux blonds, elle joue appuyé, façon série TV, trop souriante pour une héroïne marquée par le malheur – et chevrote !
Toute la première partie sera alors dominée par Kwangchul Youn, dont la basse à nouveau étale, le grave bien noir, l’autorité inentamée, font merveille en Hunding. Deux airs – l’un boursoufflé, l’autre minaudé – plus loin, le miracle se fait pour Siegmund : le timbre rayonne enfin, le lyrique s’impose sur le forcé, on entend un autre chanteur. Sieglinde continue hélas son porte-à-faux musical et scénique. Petrenko danse en sculptant un son magnétique d’une poésie amoureuse. Flamboyant.

Elektra : une standing ovation plus que méritée

Univers autrement noir pour Elektra (le 26), que Berlin introduit par les trois notes d’un fortissimo sauvage digne d’un Solti. À la même échelle de puissance exacerbée, Philipp Stölzl sature la scène d’une haute muraille de pierre grise, oppressive, carcérale, entassement cyclopéen de huit gigantesques gradins mobiles qui dessinent escalier monumental, couloir longiligne, crypte écrasante… C’est bien Mycènes où s’entredéchirent une mère et ses filles, avant que le fils, en sacrifiant la maricide, s’enferme à son tour dans la prison de la responsabilité insoutenable. C’est magistral car, aussi efficace que soit le décor, Stölzl et son co-régisseur Philipp M. Krenn savent dessiner des ensembles dynamiques et susciter des êtres torturés, jusque dans des moments sidérants, comme quand Clytemnestre vient poser la tête sur les genoux d’Électre, répulsion et confiance emmêlées.
Quelle idée alors de projeter l’intégralité du texte d’Hofmannsthal sur les parois, immobile ou défilant, marquant (des noms gigantesques) ou presque discret dans une grisaille adoucie ! Redondance inutile, dérangeante un moment, qu’on oublie bientôt avec l’impact des présences.

Celle de Nina Stemme, d’abord, allure de corbeau, tignasse rouge, qui dit ici adieu – glorieusement – à ce rôle qu’elle porte haut depuis dix ans. Si un large vibrato s’impose parfois, les forte, somptueux, les pianos, raffinés, montrent combien elle domine encore le rôle. Pas moins éblouissante de technique et de phrasé, la Chrysothémis d’Elza van den Heever, ruisselante d’aigus liquides aux reflets d’or, reste cantonnée par Stölzl à une sœur coincée mais tiraillée d’une vraie révolte.

Elektra © Monika Rittershaus

Moins sollicitée en vieille reine à longs cheveux blancs qu’en Nourrice l’an dernier, Michaela Schuster porte haut encore son rang de reine défaite. Oreste, revenant béquilles en mains, de combats homériques, est le puissant et expressif Johan Reuter.
Le reste de la distribution, à commencer par Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Égisthe glapissant, est de très haut niveau, du prometteur Lucas van Lierop à la lumineuse Lauren Fagan. Faut-il ajouter que la direction de Petrenko, aussi subtile que déferlante, atteint l’exception en semblant n’exister que comme seule possibilité de jouer cet enfer sonore dément ? Évidence encore. Et standing ovation parfaitement justifiée pour cette immense soirée.

Pour plus d’informations