Femmes dans la musique classique en 10 titres : de la cour aux grandes scènes
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Derrière les grands récits du canon occidental, une autre histoire affleure : celle des compositrices qui, du Moyen Âge à aujourd’hui, ont écrit, dirigé, innové — souvent sans bénéficier de la même visibilité que leurs homologues masculins. Cette playlist propose dix jalons, non comme une anthologie exhaustive, mais comme un parcours à travers des moments décisifs.
Du chant visionnaire d’Hildegard von Bingen aux architectures spectrales de Kaija Saariaho, ces œuvres témoignent moins d’une « exception féminine » que d’une continuité créatrice longtemps insuffisamment institutionnalisée. Certaines ont ouvert des brèches symboliques — premier opéra conservé, première symphonie jouée par un grand orchestre américain, premier Prix de Rome en composition — d’autres ont contribué à redessiner les langages du XXᵉ et du XXIᵉ siècle.
Écouter ces pièces aujourd’hui ne relève ni du correctif ni du geste militant : il s’agit de replacer ces partitions dans le flux vivant du répertoire, là où elles dialoguent, à part entière, avec l’histoire musicale dont elles ont toujours fait partie.
1) Hildegard von Bingen (1098-1179)
Ordo Virtutum : « O quam magnum miraculum »
- Présentation : Composé au XIIᵉ siècle, Ordo Virtutum est un drame liturgique allégorique dans lequel les Vertus affrontent le Diable. Cette œuvre monodique, d’une ampleur exceptionnelle pour son époque, témoigne d’une autorité intellectuelle et musicale rarement reconnue aux femmes médiévales. Elle fonde symboliquement l’histoire des compositrices en Occident.
- Version recommandée : Ensemble Sequentia (Deutsche Harmonia Mundi, 1982)
2) Francesca Caccini (1587-1640)
La liberazione di Ruggiero : « Non so qual sia maggiore »
- Présentation : Premier opéra composé par une femme à nous être parvenu, cette œuvre commandée par la cour des Médicis, postérieure de peu à L’Orfeo de Monteverdi, convoque Alcina comme, plus tard, l’opéra de Haendel également inspiré de l’Arioste, et met en scène une victoire féminine sur l’illusion et le pouvoir trompeur. Elle démontre que les femmes participaient pleinement à la naissance de l’opéra, non comme interprètes mais comme créatrices.
- Version recommandée : Elena Biscuola (Alcina), Emanuela Galli (La Nunzia), Chœur Allabastrina, Orchestre La Pifarescha, Elena Sartori (direction) (Glossa, 2016)
3) Louise Farrenc (1804-1875)
Symphonie n°3 en sol mineur : Finale. Allegro.
- Présentation : Créée en 1849, cette symphonie impose Farrenc comme l’une des rares femmes à s’illustrer dans le grand genre orchestral romantique. Son architecture solide et son lyrisme maîtrisé contredisent l’idée selon laquelle la symphonie serait un territoire exclusivement masculin au XIXᵉ siècle.
- Version recommandée : Insula Orchestra, Laurence Equilbey (direction) (Warner Classics, 2021)
4) Ethel Smyth (1858-1944)
The March of the Women
- Présentation : Écrit en 1910, cet hymne devient le chant des suffragettes britanniques. Smyth incarne une compositrice dont l’engagement politique irrigue l’écriture musicale. La marche témoigne d’une volonté de faire de la musique un outil d’action publique.
- Version recommandée : Eiddwen Harrhy (soprano), Chœur et Orchestre du Plymouth Music Series, Philip Brunelle (EMI Classics, 1990)
5) Lili Boulanger (1893-1918)
Pie Jesu
- Présentation : Dicté peu avant sa mort, ce court motet, pour voix, quatuor à cordes, harpe et orgue, concentre une intensité expressive rare. Première femme lauréate du Prix de Rome en composition, Boulanger laisse une œuvre brève mais d’une maturité saisissante.
- Version recommandée : Karin Ott (soprano), Quatuor de Lugano, Pietro Antonini (harpe), Jean Lemaire (orgue) (Pan Classics, 1992)
6) Germaine Tailleferre (1892-1983)
Concertino pour harpe et orchestre : Allegretto
- Présentation : Seule femme du Groupe des Six, Tailleferre laisse un œuvre très variée, échelonnée sur plus de soixante ans, où post-impressionnisme et néoclassicisme se côtoient. Son Concertino pour harpe (1927) en atteste.
- Version recommandée : Marie-Pierre Langlamet, Orchestre philharmonique de Berlin, Juanjo Mena (direction) (Berliner Philharmoniker Recordings, 2024)
7) Florence Price (1887-1953)
Symphonie n°1 : Largo, maestoso
- Présentation : C’est en 1933, dans le cadre de la grande exposition de Chicago, qui célèbre le centenaire de la fondation officielle de la ville, qu’est créée cette œuvre par l’Orchestre symphonique de Chicago sous la direction de son chef Frederick Stock. Florence Price devient alors la première compositrice afro-américaine jouée par une grande phalange américaine. L’œuvre conjugue tradition symphonique européenne et héritage musical afro-américain.
- Version recommandée : Orchestre de Philadelphie, Yannick Nézet-Séguin (direction) (Deutsche Grammophon, 2021)
8) Grażyna Bacewicz (1909-1969)
Concerto pour orchestre : Allegro
- Présentation : Figure majeure de la musique polonaise du XXᵉ siècle, Bacewicz développe une écriture énergique et structurée, à la croisée du néoclassicisme et du modernisme. Cette œuvre (1962) révèle une autorité formelle incontestable.
- Version recommandée : Orchestre symphonique de la WDR de Cologne, Łukasz Borowicz (direction) (CPO, 2023)
9) Kaija Saariaho (1952-2023)
L’Amour de loin : « Jamais d’amor » (Acte II, deuxième tableau)
- Présentation : Créé en 2000, cet opéra marque une étape majeure dans la reconnaissance des compositrices sur les grandes scènes internationales. Saariaho y déploie un langage spectral d’une sensualité orchestrale rare.
- Version recommandée : Ekaterina Lekhina (Clémence), Orchestre symphonique allemand de Berlin, Kent Nagano (Harmonia Mundi, 2006)
10) Camille Pépin (née en 1990)
Aux Confins de l’orage : Jets bleus
- Présentation : Inspiré par « trois phénomènes transitoires lumineux précédant l’orage » comme l’indique la compositrice, Aux Confins de l’orage (2021) est un triptyque pour grand orchestre où brillent une science des timbres (une couleur propre à chaque mouvement) et la gestion de l’énergie.
- Version recommandée : Orchestre national de Lyon, Ben Glassberg (direction) (NoMadMusic, 2022)






