Compositrices en miroir

Published On: 17 juin 2026|
Temps de lecture : 3 minutes


De l’Allemagne romantique à l’Amérique ségrégationniste, quatre destins de compositrices se croisent dans ce récital original. Un parcours inégal mais toujours attachant, porté par l’art souverain de la pianiste Claire Huangci, étoile de ce disque.

Rarement contestées en tant qu’interprètes, les femmes compositrices se sont heurtées depuis des siècles au mur du patriarcat, tout particulièrement dans le monde musical. Elles n’ont réussi à s’y imposer, à de très rares exceptions près, que depuis un demi-siècle. Les quatre créatrices réunies dans cette anthologie originale illustrent à divers degrés ces empêchements plus ou moins forcés.

Les Allemandes Fanny Hensel-Mendelssohn et Clara Wieck-Schumann…

Fanny Hensel-Mendelssohn (1805-1847), musicienne et pianiste accomplie, à l’instar de Felix, son célèbre frère, qui entrava sa carrière – pour des raisons de convenances bourgeoises – tout en l’admirant profondément et en recueillant ses conseils pour ses propres œuvres, dut son salut à son mari Wilhelm, qui, artiste lui-même (peintre), l’encouragea. Son art raffiné se ressent de l’influence de Bach qu’elle pratiquait quotidiennement (voir le début du Capriccio), mais se modèle sur celui de son frère (élégance d’aquarelliste, charme toujours tempéré, délicatesse de l’écriture et contrepoint savant) avec quelques réminiscences de Schubert.

Clara Wieck-Schumann (1819-1896), virtuose de réputation internationale dès l’adolescence, le resta toute sa vie. Mais son statut d’épouse de génie, et de mère, la conduisit à abandonner très tôt la composition. Ses œuvres, de jeunesse donc, se ressentent d’une forte influence de Chopin (Notturno, Polonaise), puis de son mari, mais se bornent pour l’essentiel à de fades feuilles d’album, agréables, quoiqu’un peu lourdes, sans originalité ni portée.

… les Américaines Amy Beach et Florence Price…

Comme Clara, l’Américaine Amy Beach (1867-1944) fut une enfant prodige et une concertiste renommée. Son mari interrompit sa carrière, toujours pour des motifs liés aux rôles de genre, mais eut l’intelligence de l’inciter à composer dans l’intimité familiale, ce qui lui laissa libre champ pour développer un incontestable talent. Outre la brillante Fantasia fugata, on goûtera particulièrement la prenante Berceuse, à l’ambiguïté saturée de flottants chromatismes. Plus que les vignettes à la Tchaïkovski du reste de la sélection, moins profondes que saturées de conventions décoratives.

Florence Price (1887-1953), tardivement reconnue, évolua dans l’Amérique ségrégationniste qui, au moins dans les communautés urbaines noires, reconnut ses grandes qualités de pédagogue. Faire jouer son abondante production dans des cercles plus larges fut plus difficile, bien qu’elle ait réussi à faire créer en 1933 sa Première Symphonie par rien moins que Frederick Stock et l’orchestre symphonique de Chicago. Son œuvre de piano, abondante, tente souvent d’incorporer des substrats de musiques traditionnelles afro-américaines à des formes classiques, ce qui a tendance à les affadir en une sorte de blues de salon, syncrétisme aussi peu authentique que le jazz revu par Gershwin à la même époque. Il est piquant de constater que c’est un Anglo-Allemand, Delius, qui réussit dans cette entreprise avec une toute autre inventivité.

… et Claire Huangci, cinquième héroïne de ce récital

Nous avons donc là un recueil de petites pièces (la grande forme est prudemment évitée), uniment plaisantes, mais où ni une personnalité vraiment profonde, ni une quelconque tentative de tarauder la forme, le langage, la syntaxe pour les adapter au fond, au-delà des convenances, n’apparaît.

Mais c’est sans compter sur l’investissement de Claire Huangci, qui cisèle ce corpus avec un évident plaisir, pour en tirer bien davantage qu’il ne promet. Le refus du surjeu militant, les rondeurs du toucher, la fluidité, l’égalité des doigts (sur des parties de main gauche souvent ingrates), la virtuosité contenue, le cantabile parfait et l’extrême sensibilité de la caractérisation offrent une chance inespérée à ces pages rares. Particulièrement judicieux, le choix d’un piano Yamaha aussi précis et égal que bien cadré, et sans les colorations exagérément opulentes ou trop romantiques, ou la projection que ces sages exercices n’appellent pas. C’est bien elle la cinquième, et la plus marquante, héroïne de ce récital hors des sentiers battus.

Informations pratiques

  • Titre : Piano Heroines
  • Œuvres : Hensel : Capriccio en si mineur. L’Année (extraits). Beach : Fantasia fugata. Berceuse. Quatre esquisses. Wieck : Notturno. Caprice à la Boléro. Scène fantastique. Romance (extrait du Concerto pour piano, op. 7). Polonaise. Price : Fantaisie nègre n° 2 en si mineur. Méditation. Valse. Tes Mains dans les miennes. Danse du coton.
  • Interprète : Claire Huangci (piano)
  • Label : Alpha Classics 1231 (1 CD)
  • Date d’enregistrement : 2025
  • Durée : 1 h 15 min

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