De Tchaïkovski à Forsythe : 10 chefs-d’œuvre qui ont révolutionné le ballet
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Longtemps reléguée au rang d’accompagnement, la musique de ballet a progressivement imposé ses propres lois. Cette sélection propose d’en suivre les transformations, du romantisme aux expériences les plus radicales.
La musique de ballet n’a pas toujours eu le statut qu’on lui prête aujourd’hui. Pendant une grande partie du XIXe siècle, elle est conçue comme un support fonctionnel, au service de la chorégraphie et de ses contraintes. C’est pourtant dans ce cadre que s’opère une transformation décisive : à partir de Léo Delibes, puis avec Piotr Ilitch Tchaïkovski, la partition gagne en ampleur. Elle structure l’action, impose ses climats, oblige le mouvement à s’y confronter.
Au début du XXe siècle, ce basculement s’accélère avec Igor Stravinski et Sergueï Prokofiev. La musique devient alors une force de rupture, capable de transformer le corps lui-même. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. À partir des années 1970-1980, le ballet se déconstruit, se déplace, s’ouvre à d’autres formes. Sous l’impulsion de chorégraphes comme William Forsythe ou Anne Teresa De Keersmaeker, et au contact des musiques minimalistes de Philip Glass ou Steve Reich, un nouveau paradigme s’installe. La musique n’y accompagne plus la danse, elle en devient l’espace, la contrainte, parfois même la matière.
1) Giselle — Adolphe Adam (1841)
Acte II – Scène des Wilis
- Présentation: Archétype du ballet romantique, Giselle repose sur une musique d’une grande efficacité dramatique. Adam y déploie un langage clair, immédiatement lisible, au service du récit.
- À voir ou écouter : la scène des Wilis, où l’atmosphère bascule dans un monde spectral, porté par une écriture claire et parfois répétitive qui installe une atmosphère progressivement irréelle.
- Version recommandée : Orchestre du Royal Opera House, Covent Garden, dir. Richard Bonynge (Decca, 1986)
2) Coppélia — Léo Delibes (1870)
Mazurka
- Présentation: Avec Coppélia, Delibes redonne à la musique de ballet une véritable ambition musicale. La partition ne se contente plus de soutenir la danse : elle la structure et la dépasse.
- À voir ou écouter : la mazurka, où les couleurs orchestrales et les rythmes de danse de caractère révèlent une richesse nouvelle.
- Version recommandée : Orchestre symphonique de Minneapolis, dir. Antal Dorati (Mercury, 1957)
3) La Bayadère — Léon Minkus (1877)
Royaume des Ombres
- Présentation: Avec Minkus, la musique reste essentiellement fonctionnelle, mais atteint une efficacité redoutable au service de la chorégraphie.
- À voir ou écouter : le Royaume des Ombres, scène hypnotique où la répétition musicale crée une atmosphère presque irréelle.
- Version recommandée : Orchestre symphonique Evergreen, dir. Kevin Galiè (Adriatico, 2018)
4) Le Lac des cygnes — Piotr Ilitch Tchaïkovski (1877)
Début de l’Acte II
- Présentation: Tchaïkovski transforme ici le ballet en drame symphonique. Créé en 1877 puis profondément remanié en 1895 par Marius Petipa et Lev Ivanov, Le Lac des cygnes impose une musique qui ne se contente plus d’accompagner la danse : elle en porte la tension et l’émotion. L’œuvre oscille entre lyrisme et noirceur, entre illusion et tragédie.
- À voir ou écouter : le début de l’acte II qui fait entendre le célèbre thème d’Odette, la princesse transformée en cygne par un sorcier.
- Version recommandée : Orchestre symphonique d’État d’URSS, dir. Evgeny Svetlanov (Melodiya, 1988)
5) Casse-Noisette — Piotr Ilitch Tchaïkovski (1892)
Danse de la Fée Dragée
- Présentation: Avec Casse-Noisette, Tchaïkovski atteint une forme de perfection dans l’écriture de ballet. Derrière l’apparente légèreté féerique, la partition déploie une inventivité orchestrale remarquable.
- À voir ou écouter : la Danse de la Fée Dragée, célèbre pour l’utilisation du célesta, dont le timbre cristallin crée une atmosphère suspendue, presque irréelle.
- Version recommandée : Orchestre philharmonique de Berlin, dir. Simon Rattle (Warner Classics, 2009)
6) Roméo et Juliette — Sergueï Prokofiev (1935–1936)
Danse des chevaliers
- Présentation: D’abord jugée « indansable », la partition de Prokofiev s’impose aujourd’hui comme l’un des sommets du ballet narratif. Sa richesse thématique, ses contrastes abrupts et son écriture parfois anguleuse renouvellent profondément le rapport entre musique et mouvement.
- À voir ou écouter : la Danse des chevaliers, bloc sonore massif, dominé par les cuivres et une pulsation implacable, qui incarne la violence des rivalités familiales.
- Version recommandée : Orchestre philharmonique de Los Angeles, dir. Gustavo Dudamel (Deutsche Grammophon, 2018)
7) In the Upper Room — Philip Glass / Twyla Tharp (1986)
Dance IX
- Présentation : Créée en 1986, cette pièce marque une étape importante dans la rencontre entre danse et minimalisme. Sur une musique fondée sur des structures répétitives et évolutives, Philip Glass construit un cadre sonore dans lequel Twyla Tharp déploie une chorégraphie d’une intensité physique remarquable. La musique n’y accompagne pas simplement le mouvement : elle en conditionne la vitesse, la durée et l’organisation.
- À voir ou écouter : La section finale (Dance IX), où la pulsation continue et l’accumulation des motifs poussent les danseurs dans une forme d’endurance extrême.
- Version recommandée : Philip Glass Ensemble, dir. Michael Riesman (Sony Classical, 1987)
8) In the Middle, Somewhat Elevated — Thom Willems / William Forsythe (1987)
Sections centrales (pulsation continue)
- Présentation: Créée en 1987 pour le Ballet de l’Opéra de Paris, cette pièce marque une rupture nette dans l’histoire du ballet. William Forsythe y déconstruit le vocabulaire classique, tandis que la musique électronique du compositeur néerlandais Thom Willems s’affranchit de toute logique narrative. Fondée sur des motifs répétitifs et des variations, elle agit comme une structure abstraite, presque architecturale, à laquelle les corps doivent se confronter.
- À voir ou écouter : les sections centrales, où la pulsation continue impose une tension physique extrême, poussant les danseurs dans leurs limites.
- Version recommandée : Thom Willems – In the Middle, Somewhat Elevated (The Loss Of Small Detail, Accord, 1987)
9) Music for 18 Musicians —Steve Reich / Anne Teresa De Keersmaeker (2001)
Section pulsée (motifs répétés)
- Présentation : Sur Music for 18 Musicians (1976), Anne Teresa De Keersmaeker construit Rain, une chorégraphie fondée sur la circulation, la variation et l’endurance. La musique, organisée en cycles et en transformations progressives, ne repose pas sur une narration mais sur un processus : elle structure le temps et impose aux corps une logique de flux continu.
- À voir ou écouter : Les sections centrales, où la pulsation régulière et les transformations progressives des motifs organisent l’espace et le mouvement. Les danseurs semblent pris dans une mécanique fluide, où chaque variation musicale induit une modification du geste.
- Version recommandée : Ensemble Modern, dir. Brad Lubman (RCA, 1997)
10) Le Sacre du printemps — Igor Stravinski / Angelin Preljocaj (2001)
Danse sacrale (L’Élue)
- Présentation: Avec sa relecture du Sacre du printemps (1913) Angelin Preljocaj ne cherche pas à reconstituer la chorégraphie originelle de Nijinski, mais à réactiver la puissance brute de la partition d’Igor Stravinski. Le vocabulaire chorégraphique se fait plus organique, plus frontal, dans un rapport direct à la violence rythmique et aux tensions internes de la musique.
- À voir ou écouter : La « Danse sacrale (L’Élue) » conclusive, moment d’intensité maximale où la pulsation irrégulière et la densité orchestrale imposent une contrainte extrême au mouvement.
- Version recommandée : MusicAeterna, dir. Teodor Currentzis (Sony Classical, 2015)
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