Ercole amante : les passions d’un opéra disparu
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Élève de Cavalli, protégée de Louis XIV, Antonia Bembo compose au début du XVIIIe siècle un opéra ambitieux que personne n’entendra jamais de son vivant. Trois siècles plus tard, Ercole amante révèle une œuvre à la croisée du baroque italien et français, aujourd’hui redécouverte en France à l’Opéra Bastille.
Savait-elle, en composant son opéra, qu’il ne serait jamais représenté de son vivant ? Sans doute. Antonia Bembo, Vénitienne exilée à Paris sous la protection de Louis XIV, compose vers 1707 une tragédie lyrique monumentale, sans commande connue, sans destinataire désigné, probablement sans véritable perspective de représentation. Puis l’œuvre disparaît. Le manuscrit traverse les siècles, atterrit chez un antiquaire parisien avant d’être acquis par la Bibliothèque nationale de France en 1935, où il dort pendant des décennies.
Il faut en effet attendre 2023 pour qu’Ercole amante sorte enfin du silence, en version de concert à Stuttgart, puis 2025 pour sa première mise en scène à San Francisco. L’Opéra Bastille accueille aujourd’hui sa première entrée sur une grande scène lyrique européenne, un événement musical, mais aussi une reconnaissance tardive pour Antonia Bembo elle-même.
Le destin d’une créatrice en exil
Née à Venise vers 1640, Antonia Bembo reçoit une formation musicale exceptionnelle auprès de Francesco Cavalli, maître incontesté de l’opéra vénitien. Elle apprend le chant, la composition, l’art du théâtre lyrique. Puis vient le mariage avec un patricien vénitien, et avec lui, des années de violence conjugale. En 1677, elle fuit l’Italie, gagne Paris, obtient la protection du roi. C’est dans cet exil salvateur autant qu’émancipateur qu’elle compose.
Le choix de son sujet n’est pas anodin. Elle reprend le livret de l’abbé Buti qu’avait mis en musique Cavalli en 1662, pour célébrer les noces de Louis XIV. Reprendre ce texte quarante-cinq ans plus tard, sans contrainte ni public assigné, c’est à la fois rendre hommage à son maître et affirmer un regard entièrement neuf sur le même matériau.
Le drame : un Hercule sous pression
L’argument se déploie en un prologue et cinq actes. Hercule, vieillissant et marié à Déjanire, est consumé par une passion tyrannique pour la princesse Iole — fiancée de son propre fils, Hyllus. Vénus l’aide dans sa manœuvre. Mais Junon, gardienne du mariage, s’insurge : Hercule a assassiné le père d’Iole, et sa passion n’est que brutalité déguisée en désir. Elle fait appel au dieu du Sommeil pour contrecarrer ses plans. Déjanire, brisée, convainc Iole d’offrir à Hercule la tunique du centaure Nessus, croyant lui donner un philtre d’amour. Le vêtement s’enflamme. Hercule périt dans d’atroces souffrances avant d’accéder à l’Olympe.
Ce qui frappe dans ce drame mythologique, c’est sa résonance immédiate. Un homme de pouvoir qui use de son autorité pour contraindre une femme à une union non consentie, des héroïnes dotées d’une psychologie d’une remarquable complexité : Iole l’intrépide, Déjanire la bafouée, Junon érigée en rempart contre la tyrannie. Netia Jones, la metteuse en scène de l’opéra à Bastille, le formule nettement : « Rien n’est plus moderne qu’une histoire de consentement. » L’expérience personnelle de Bembo face à la violence et à la dépendance donne au drame une intensité psychologique étonnamment contemporaine.
Clés d’écoute
Acte I : Un bocage et au fond les environs de la capitale d’Œchalie
Hercule, désespéré, constate que l’amour se rit de sa puissance et que la jeune Iole lui résiste. Il invoque Cupidon.
Vénus et les Grâces descendent du ciel. La déesse de l’amour, émue, promet son aide à Hercule. Junon, qui était cachée dans les nuées et a tout entendu, s’oppose catégoriquement à un tel projet : Iole aime Hyllus et Hercule, qui a tué le père d’Iole, Eurytus, est marié à Déjanire.
Acte II : Dans le palais royal
Iole et Hyllus chantent leur amour.
Un page vient de la part d’Hercule demander à Iole de le retrouver dans le jardin. Il croise ensuite Lychas, le serviteur de Déjanire, et lui confie les desseins d’Hercule. Lychas les rapporte à Déjanire qui s’inquiète autant pour son union conjugale que pour son fils.
Junon se rend dans la Grotte du Sommeil où elle explique à Pasithée qu’elle va lui emprunter le Sommeil pour faire échouer le projet d’Hercule.
Acte III : Un jardin en Œchalie
Vénus, descendue du ciel, assure une fois encore à Hercule sa protection. Elle fait apparaître un siège enchanté fait d’herbe et de fleurs. Hercule, l’invincible, s’avoue tremblant face à la beauté de celle qu’il aime. Arrive le page qui l’informe de l’arrivée prochaine d’Iole mais il lui apprend involontairement qu’elle est amoureuse d’Hyllus. Hercule a donc son fils pour rival. Aux déclarations amoureuses d’Hercule, Iole répond sèchement et lui rappelle qu’il a tué son père.
Mais le sortilège du siège ne tarde pas à opérer. Iole change de ton et semble disposée à répondre favorablement aux déclarations d’Hercule, à la stupéfaction d’Hyllus.
Junon revient dans son char avec le Sommeil qui endort Hercule. La déesse fait revenir Iole à la raison et lui remet une épée pour qu’elle puisse, profitant du sommeil du héros, venger la mort de son père.
Surgit Hyllus, qui empêche le meurtre. Hercule, éveillé par Mercure, voit Hyllus l’épée à la main et croit que son fils veut le tuer. Il le condamne à mort malgré les supplications de Déjanire intervenue entre-temps. Hercule chasse Déjanire et condamne Hyllus à la prison. Tous deux se lamentent et dénoncent la cruauté d’Hercule.
Acte IV : La mer et sur le rivage des tours dans l’une desquelles Hyllus est enfermé
Hyllus est tourmenté par la jalousie.
Arrive le Page dans une barque. Il apprend à Hyllus qu’Iole va épouser Hercule pour lui sauver la vie. Une tempête se lève. Hyllus, de désespoir, se jette à la mer. Mais Junon intervient et, à sa demande, Neptune sauve le jeune homme.
Acte IV : Un jardin de cyprès dans lequel s’alignent des tombes royales
Déjanire songe au suicide et veut confier ses biens à Lychas qui refuse.
Iole vient se recueillir sur la tombe de son père, avec le chœur des sacrificateurs. Mais la tombe se met à trembler. S’en échappe l’Ombre d’Eurytus qui reproche à sa fille de vouloir épouser Hercule pour sauver Hyllus. Arrive Déjanire qui annonce avoir vu Hyllus se jeter à la mer. Iole se désespère. Lychas conseille à Déjanire de remettre à Hercule la tunique du centaure Nessus afin de s’assurer de sa fidélité et laisse entendre à Iole qu’Hyllus a pu se sauver des eaux. L’espoir renaît.
Acte V : Les Enfers
L’Ombre d’Eurytus appelle les victimes d’Hercule à le faire périr.
Acte V : Devant un temple
Hercule se réjouit de bientôt épouser Iole. Durant la cérémonie, Iole devra tendre à Hercule une tunique. Lychas l’a remplacée par celle du centaure. Dès qu’Hercule la revêt, il brûle et périt dans d’atroces souffrances.
Déjanire comprend que le centaure, qui lui avait offert cette tunique censée être un filtre d’amour, l’a dupée. Son époux et son fils disparus, elle veut les suivre. Mais Hyllus apparaît et raconte comment il a été sauvé.
Junon descend à nouveau du ciel, accompagnée de diverses créatures, dont Hercule désormais marié à la Beauté. Réjouissance générale.
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