« La musique classique c’est la genèse, le fondement de tout. »
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À vingt-deux ans, Enzo Pheron s’impose comme une figure atypique de la scène musicale actuelle. Pianiste d’abord autodidacte avant un passage au conservatoire, il mêle naturellement le romantisme de Chopin aux sonorités urbaines.

Enzo Pheron ©Ruben Zerbib
Fils d’un DJ ingénieur du son, Enzo Pheron, né en 2003, perçoit très tôt les passerelles entre musique classique et rap, qu’il explore aujourd’hui dans un langage pianistique singulier. Porté par des vidéos virales (plus de 80 000 abonnés sur Instagram), des collaborations avec des artistes de la scène rap (La Fouine, Eva Queen, Damso, etc.) et des passages remarqués à La Seine Musicale, le pianiste sortira début 2026 Réminiscence, son premier EP néoclassique, un format intermédiaire entre le single et l’album.
Entretien avec cet artiste aussi talentueux que singulier.
Vous évoluez entre rap et musique classique. Comment percevez-vous cette relation, et comment créez-vous ce lien dans votre travail ?
Enzo Pheron : L’influence du classique dans le rap a toujours existé. Je n’ai jamais vu de contraste fort entre les deux, car le rap s’approprie énormément d’éléments issus du classique. Pour moi, il était donc naturel d’intégrer cette dimension classique à ma pratique du piano, qui est mon instrument principal, et de la mêler à ma culture urbaine.
Les gens imaginent souvent que le classique, c’est forcément de grands orchestres, quelque chose de très complexe. Mais le classique peut aussi être extrêmement simple. D’ailleurs, les morceaux de Chopin les plus appréciés sont souvent les plus accessibles harmoniquement. Le rap et la culture urbaine reprennent cet héritage en l’adaptant à une esthétique plus actuelle.
Concrètement, comment faites-vous dialoguer ces deux univers ?
Par l’adaptation. J’écoute, je m’inspire, puis je sélectionne les éléments que je préfère, qu’ils soient harmoniquement simples ou très complexes, et je les réinterprète. Mon travail consiste à rendre accessibles des œuvres qui, à l’origine, ne parlent pas au grand public. Je simplifie certaines progressions d’accords, j’épure, je restructure. Avec les artistes rap, c’est indispensable : poser une voix sur une pièce classique brute est très difficile. Il faut adapter, alléger, clarifier. Je navigue en permanence entre un registre très identifiable par les amateurs de classique, et une écriture plus moderne et urbaine.
Quel lien entretenez-vous avec le classique au quotidien ?
J’en écoute tous les jours, et j’en joue quotidiennement. Pour moi, on ne peut pas être pianiste sans garder une pratique classique. Même si mes collaborations sont souvent très simples harmoniquement, la technique classique est essentielle. Je veux la faire perdurer. Le classique est devenu « la passion dans la passion ». J’ai découvert le piano un peu par hasard, puis c’est le classique qui m’a captivé.
Je suis très attiré par la musique romantique : Chopin, Rachmaninov, Brahms, Schubert, Mendelssohn.
Et quelles sont vos influences principales dans le classique ?
Je suis très attiré par la musique romantique : Chopin, Rachmaninov, Brahms, Schubert, Mendelssohn. J’aime particulièrement la finesse technique, celle qui paraît simple mais qui est en réalité extrêmement complexe à exécuter. J’écoute aussi beaucoup le répertoire baroque, comme Bach. Et je m’inspire aussi énormément de Ryūichi Sakamoto.
Y a-t-il des œuvres que vous aimez particulièrement rejouer ?
Oui : l’Étude n°11 de Chopin, qui a été un vrai défi pour moi. En ce moment, je travaille une sonate de Beethoven pour une vidéo. J’ai aussi joué des nocturnes de Chopin à La Seine Musicale. J’aime me mettre au défi en réadaptant des pièces du répertoire.
Vous aviez arrêté les cours de piano à cause d’une approche trop académique. Qu’est-ce qui vous dérangeait ?
À l’époque, un professeur m’a dit que je ne pourrais pas devenir pianiste si je ne suivais pas une méthode très stricte. Je l’ai mal vécu. J’ai préféré arrêter et apprendre seul. Et puis, au collège, être passionné par quelque chose, être « bon », c’était presque mal vu. Tout ça m’a éloigné du piano. Plus tard, pendant le Covid, j’ai ressenti un vrai vide. J’ai réalisé que je savais cadrer, monter, produire et que j’avais ce passé pianistique. J’ai voulu tout reconnecter. En 2021, j’ai passé un mois à tout noter, à réfléchir à ce que je voulais faire. C’est cette période qui m’a remis sur la voie.
On retrouve le classique partout, même là où on ne l’attend pas.
Et en 2023, vous retournez pourtant dans un cadre très académique, le conservatoire Jean-Baptiste Lully de Puteaux. Pourquoi ?
J’avais atteint un plafond en tant qu’autodidacte. L’approche intuitive est essentielle, mais être accompagné, surtout par des professeurs bienveillants, est tout aussi important. Je voulais structurer mes connaissances : apprendre à lire des partitions, des grilles, renforcer ma technique. Le conservatoire de Puteaux m’a attiré parce que j’y ai rencontré l’équipe avant. Ils savaient que j’étais autodidacte et ont adapté leur pédagogie. Cela a été une très bonne expérience.

Enzo Pheron ©Hinsley Nestle
Vous avez remporté plusieurs concours (1ʳᵉ édition du concours Piano Création du Rotary Club de Caen en 2022, puis la 3ᵉ édition en 2024). Qu’est-ce que cela vous a apporté ?
Une vraie fierté. Ces compositions, je les ai créées seul, avant même d’être au conservatoire. Le fait qu’elles soient reconnues par un public issu du monde classique a été très motivant. J’ai été mis en concurrence avec des pianistes issus de formations académiques, et pourtant mes pièces ont touché. Je veux montrer que l’on peut réussir par le travail, même après une longue pause. Je veux inspirer ceux qui aimeraient commencer le piano.
En une phrase, que représente pour vous la musique classique dans le paysage actuel ?
La genèse. C’est le fondement de tout. On retrouve le classique partout, même là où on ne l’attend pas : dans le jazz, dans le rap. Tout a déjà été exploré dans cette musique. Pour moi, elle reste la base, la source.




