Depuis quelques années, Vanessa Wagner enjambe les barrières. Un jour elle enregistre Pärt et Glass, un soir elle partage des poèmes de Rimbaud, Bonnefoy et Michaud avec Arthur H. Une pianiste hors normes.

Vanessa Wagner
Crédit photo : Caroline Doutre

Hier Clementi, Debussy, Dusapin, aujourd’hui Brian Eno, Bryce Dessner et Caroline Shaw. On a du mal à vous suivre.

Je revendique le bonheur et la liberté de m’orienter vers ce répertoire d’ailleurs peu joué en France et pas toujours bien considéré par les musiciens, les journalistes et les programmateurs. Une sorte de posture idéologique empêche ainsi de se laisser aller à une émotion immédiate. Mais c’est une musique à la fois très accessible et très forte, qui abolit les frontières entre le savant et le populaire. Elle établit un rapport singulier au temps, à l’intime et au silence. Elle répond peut-être à l’angoisse de la société moderne. Il suffit d’ailleurs de constater le nombre de playlists de style zen ou évasion pour s’en convaincre.

C’est en effet dans l’air du temps mais vous jouez la musique d’Arvo Pärt depuis longtemps. Vous l’avez même mise en regard avec celle de Liszt dans un de vos disques récents.

En effet, même si la réunion des deux compositeurs peut surprendre. On associe Liszt à la virtuosité triomphante. Il ne faut pas oublier ses dernières œuvres, qui évoluent dans un environnement dépouillé, proche du silence. Cela rejoint la spiritualité de Pärt, interroge l’interprète, l’oblige à travailler le son. Des artistes comme Philip Glass dont j’ai récemment entendu à Paris le formidable Einstein on the Beach on ainsi fait sauté les cloisons entre les genres, mêlant alors art conceptuel, transe répétitive, philosophie. Ils ont ainsi inventé un langage musical fondamental qu’on ne peut pas balayer d’un geste de la main comme certains d’ailleurs le font.

Mais cet esprit de synthèse et d’hybridation, ne risque-t-il pas de tout délayer dans une mondialisation de la musique ?

Les Adams, Reich, Glass ont ouvert des portes. Certains les ont franchies depuis et se croient compositeurs parce qu’ils enchaînent des tierces mineures et des marches harmoniques. Tout n’est pas du même niveau. Cela dit, je reste persuadée qu’une musique profonde n’est pas obligatoirement compliquée ou cérébrale.

Votre démarche relève presque du manifeste, de l’envie d’aller où bon vous semble.

Dès mon entrée au Conservatoire de Paris, à 14 ans, j’ai toujours eu peur de me sentir à l’étroit, j’ai éprouvé le besoin de m’échapper du cadre. Je ne rejette pas le grand répertoire que je continuerai à jouer même si je m’éloigne de certains compositeurs. Mais j’essaie de cultiver un chemin qui m’est propre.

Le disque « Statea », paru en 2016 et réalisé avec le musicien « électronique » Murcof, mêlant Pärt, Satie, Cage, a pu surprendre votre public.

Je me rends compte que c’était un risque, un pavé dans la mare. J’aime depuis toujours la musique électronique et minimaliste, la musique dite « ambient », de Loscil à The KLF. J’écoutais ça il y a vingt-cinq ans mais à l’époque je n’aurais jamais pu imaginer réunir cet intérêt et mon métier. Aujourd’hui je peux dire que j’ai enfin la carrière qui me ressemble.

Vous avez ensuite enregistré « Inland », toujours pour le label InFiné, puis deux albums, « Study of the Invisible » et « Mirrored ».

Ils résultent d’un triptyque enregistré au Théâtre Auditorium de Poitiers qui réunit des artistes tels Nico Muhly, Moondog, David Lang, Camille Pépin, Meredith Monk, Caroline Shaw. Je continue parallèlement à m’investir dans la création, celle des Préludes d’Alex Nante, avec l’Orchestre national des Pays de la Loire, le Concerto pour piano de François Meïmoun. J’ai conscience de jouer à l’équilibriste mais je crois que ma démarche commence à être comprise et je rencontre un vrai intérêt de la part du public. Peu à peu, les préjugés tombent et les oreilles s’ouvrent.

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« Study of the Invisible » et « Mirrored »
2 CD In Finé