Frédérique Gerbelle, directrice de Céleste productions, à l’origine des « Grandes voix », et Jérôme Chabannes, directeur artistique de piano à Lyon, témoignent du sort que cette période redoutable leur réserve.

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Susie Waroude pour Jérôme Chabannes
et pour Frédérique Gerbelle, SDP.

Le lendemain du discours d’Emmanuel Macron annonçant le couvre-feu, Roselyne Bachelot s’est prononcée en faveur d’un assouplissement pour la culture dans une interview au Parisien. Celui-ci a été formellement refusé par Jean Castex. Comment réagissez-vous à ces déclarations successives ?


Frédérique Gerbelle : Le classique a été qualifié d’« angle mort ». Et nous le serons bientôt, morts. Mon activité n’est pas subventionnée, je ne l’ai jamais demandé : nous avons un état d’esprit d’entrepreneur.

Jérôme Chabannes : Du côté de l’État, il n’y a que des effets d’annonces, dans le meilleur des cas. Le seul petit soutien public dont nous bénéficions provient des collectivités locales en raison de notre contribution au rayonnement de la ville.

Comment faites-vous pour fonctionner avec les réductions de jauges ?

F.G. : Nous sommes en train d’utiliser tout ce que nous avons en réserve. Un concert avec Adèle Charvet est organisé le 5 novembre. Il est d’ailleurs en coproduction avec Philippe Maillard. Nous allons d’ailleurs abandonner la recette à la salle Gaveau et au Poème Harmonique. Nous savons déjà en effet que nous ne gagnerons pas d’argent.

J. C. : Il est par ailleurs très difficile de se projeter. Nous avons mis en place deux séances par jour pour un même concert, grâce aux artistes qui ont accepté cela pour le même cachet. Mais ils sont parfois réticents à s’engager dans ces conditions pour mars ou avril. Dans le doute, on ne peut plus vendre nos jauges pleines.

Laurent Brunner parlait de mépris à l’égard des structures indépendantes. Partagez-vous sa position ?

F.G.: Complètement. J’ai d’ailleurs signé un courrier adressé à la ministre pour lequel nous n’avons toujours pas de réponse. Nous n’avons pas de poids et sommes ainsi absorbés par les institutions publiques. À croire que la musique classique ne devrait plus être privée aujourd’hui !

J. C. : L’ironie du sort, c’est que nous sommes ainsi mis dans le même panier que ces institutions. Lorsque nous nous plaignons, les gens font la confusion et nous répondent que la culture est ultra subventionnée. Je suis salarié unique, et je navigue au jour le jour avec les moyens du bord selon les entrées et les sorties.

Dans cette lettre du 5 octobre, à l’initiative de Laurent Brunner et Philippe Maillard, et signée par neuf producteurs indépendants, vous avez exprimé le souhait de rencontrer la ministre. Qu’attendiez-vous de cet échange ?

F. G. : Que l’on comprenne notre métier ! Nous élaborons une offre alternative aux salles, en faisant venir d’autres artistes. Nos prix sont assis sur la réalité de l’économie. Je ne comprends toujours pas pourquoi nous n’avons pas droit à l’aide destinée à compenser les jauges dégradées, comme les théâtres privés, la variété ou les musiques actuelles.

J.C. : Le montant serait facile à estimer : il suffirait de s’appuyer sur les chiffres des années passées. Chaque fois qu’une aide est proposée, on se rend compte en regardant dans le détail que nous ne rentrons jamais dans les clous.

Ce dispositif mis en place dans le cadre du Centre national de la musique (CNM) était réservé aux structures redevables de la taxe sur les spectacles de musiques actuelles et de variété, dans une limite de 500000 € par an…

F. G. : Mais cet argent-là ne provient pas de la taxe, c’est de l’argent public ! Or nous payons des impôts.

Le CNM a réuni le 28 septembre un conseil d’administration extraordinaire pour mettre en place un fonds de soutien qui s’applique aux producteurs privés en prévoyant une aide plafonnée à 35000 € par structure.

F.G. : Nous ne pourrons l’obtenir sans prouver que nous ne faisons pas d’entrées. Nous avions reçu une aide du CNM alors que notre activité était à l’arrêt. Cela nous a ainsi permis de payer un peu de chômage aux artistes. Depuis, nous avons repris les concerts : nous n’aurons donc pas droit aux 35000€.

J.C. : Moi non plus, je ne peux rien justifier. J’ai eu la chance d’avoir un début de saison satisfaisant en 2019. Cela m’a ainsi  permis de couvrir les frais de fonctionnement généraux. Ensuite, j’ai remboursé les gens…

Comment vous projetez-vous pour la préparation des saisons à venir ?

J.C. : Je lance d’habitude ma saison en mai, mais j’attendrai juillet.

F.G.: De mon côté, je suis dans un système de concurrence. Tout le monde fait en effet  la course à l’Opéra de Paris qui sort sa saison en premier. Je dépends de la communication des salles… Et j’ai peur du moment où l’État se désengagera complètement, une fois les jauges rétablies. Le chômage partiel nous permet d’éviter encore la cessation de paiement, mais une habitude est en train de se perdre. Il sera très difficile de repartir.

Propos recueillis par Aude Giger.

➔ Les salles et les producteurs s’adaptent en ce moment pour trouver des solutions (voir Sortir, p. 24 à 28) après l’annonce du 14 octobre instaurant un couvre-feu d’au moins quatre semaines s’appliquant de 21 heures à 6 heures en Île-de-France, à Grenoble, Lille, Lyon, Aix-Marseille, Saint-Étienne, Rouen, Toulouse et Montpellier.

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