Des Enfants pas terribles à Lille
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À l’Opéra de Lille, la production de la pièce de Philip Glass d’après Jean Cocteau déçoit par sa mise en scène banale et son interprétation musicale inaboutie.
Pourtant souvent représenté, l’opéra de chambre Les Enfants terribles, troisième volet (1996) de la trilogie consacrée par Philip Glass à Cocteau, pose d’innombrables problèmes que le compositeur n’a que partiellement surmontés. D’abord l’adaptation du roman éponyme (1929), sorte de psychodrame de la fusion fatalement toxique entre un frère et une sœur passablement traumatisés et perdus dans la confusion des genre et des désirs, et reclus dans l’espace mortifère de leurs jeux pervers.
Le texte, daté et souvent ridicule, oscille entre théâtre de boulevard grimaçant et obscures références mythologiques. Glass le mouline dans une déclamation oscillant stylistiquement entre le Debussy de Pelléas et Mélisande et le Poulenc de Dialogues des Carmélites, peu gratifiante et souvent guère intelligible. L’orchestre, réduit à trois pianos, érige une découpe tranchante en vingt séquences organisées en itérations, contrastes brutaux et décalages de phase, à la fois cadrant et dispersant un discours en déséquilibre permanent.
Une mise en scène contemporaine sans relief
Matthias Piro transpose assez banalement la chose dans un intérieur de bobos milléniaux chargé d’accessoires inutiles et pesamment signifiants (bric à brac désordonné, affiches d’Orange Mécanique, de Vivre sa vie, d’Adam et Eve (!) ; téléviseur hâtivement installé, brièvement ouvert sur des images de guerre, bien sûr) où les personnages confinés (merci à la Covid) vivent leur somnambulisme intérieur, entre hyperactivité et apathie.
Les mouvements incessants de déformation spatio-temporelle d’une tournette dangereusement sur-utilisée agacent très vite. Le jeu outré des deux personnages principaux, souvent fort (et trop arbitrairement) dénudés, et beaucoup trop sollicités par la suppression des huit danseurs prescrits par Glass, ajoute à l’ennuyeuse trivialité de la chose, à l’instar des caméras de plateau et des vidéos narcissiques et étouffantes, procédés que l’on croyait obsolètes depuis deux décennies.
Une direction musicale austère et une distribution inégale
Dès l’abord, on sent que la cheffe Virginie Déjos n’est pas là pour enfiler des perles ou se pâmer dans des émulsions raffinées : la frappe dure des pianos réglés très droit, le cantabile réduit au strict minimum, le mépris du beau son, le jeu raide et puissant, la concentration sur la performance musculaire, composent un tableau sévère, assez austère, dépourvu d’une liberté et d’une fantaisie qui n’auraient pourtant pas nui. Ce rempart sonore entrave le chant.
Première victime, Marie Smolka (Lise, la sœur), petite voix aigre et sans projection, contrainte à l’hystérie d’un surjeu uniment castrateur et à peu près inintelligible (merci au surtitrage). Son frère Paul (Sergio Villegas Galvain) est également peu audible, la tessiture très centrale de son baryton passant mal, faute de soutien, à l’instar de son personnage ectoplasmique privé de relief et d’émotion.
Leurs deux amis et témoins, spectateurs et parties prenantes de ce jeu d’incessantes manipulations, s’en sortent heureusement avec panache, grâce à une technique et une diction parfaites, des timbres plus puissants et mieux appropriés, sans compter le jeu, bien plus juste : Abel Zamora (Gérard attentif et émouvant) et Nikola Prince dans le double rôle non-genré d’Agathe/Dargelos, source des troubles de Paul et des manipulations jalouses de sa sœur, tirent magnifiquement leur épingle du jeu. Ce sont bien les seuls éléments positifs de cet interminable et inévitable flop (la salle perd pas mal de spectateurs, excédés – et qui le font savoir, en cours de représentation).
On perçoit plus de soulagement que de plaisir dans les applaudissements de circonstance au baisser de rideau.
Opéra de Lille, le 20 mars 2026.
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