Emmanuelle Haïm : « Alcina souffre d’une solitude incroyable »
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Familière de la musique de Haendel, Emmanuelle Haïm va prochainement diriger Alcina à l’Opéra de Lille. Pour la cheffe, l’héroïne n’est pas seulement une magicienne toute-puissante, mais une femme profondément seule, dont la musique révèle les tourments et les contradictions.
Vous connaissez très bien la musique de Haendel et particulièrement bien l’opéra Alcina pour l’avoir déjà dirigé.
Emmanuelle Haïm : En effet, c’était en 2018, au Théâtre des Champs-Élysées avec Cecilia Bartoli en Alcina et Philippe Jaroussky en Ruggiero, dans une mise en scène de Christof Loy. Revenir à un tel chef-d’œuvre permet de creuser la partition, de faire évoluer sa conception, notamment en fonction de la distribution et de la mise en scène.
Comment voyez-vous Alcina ?
E.M. : Plus qu’une femme dotée de pouvoirs surnaturels, c’est une femme qui souffre d’une solitude incroyable. On peut, bien sûr, se poser des questions. Pourquoi est-elle condamnée à transformer en pierres ou en animaux les hommes qu’elle a aimés ? Est-elle victime d’une malédiction ? Que s’est-il passé avant ? Pourquoi ne peut-elle pas connaître le bonheur dans l’amour ? Elle était pourtant convaincue d’y parvenir avec Ruggiero.

Ruggiero est d’ailleurs un personnage ambigu…
E.M. : Oui, même quand il se libère de l’emprise magique d’Alcina, il ne parvient pas immédiatement à distinguer le vrai du faux. Il doute quand Bradamante se présente à lui et lui annonce venir à son secours. S’agit-il d’un nouveau piège tendu par Alcina ? Plusieurs airs entretiennent cette ambiguïté. Il semble quitter à regret cette île dans laquelle il était pourtant prisonnier dans « Verdi prati ». Et dans « Mio bel tesoro », il feint de s’adresser à Alcina, en l’assurant de sa fidélité, alors qu’il pense à Bradamante. Il arrive à être machiavélique ! La metteuse en scène Ewelina Marciniak entretient le trouble avec un parti pris que je vous laisse découvrir et qui porte un nouveau regard, sociétal, sur cet opéra.
Alcina est-elle une victime ?
E.M. : Non. Certains, malgré les coups, parviennent à trouver le bonheur. Elle utilise ses pouvoirs pour parvenir à ses fins mais ces pouvoirs ne fonctionnent plus. Haendel lui réserve une musique extrêmement fine, d’une très grande subtilité psychologique. Dans son dernier air, très éthéré, elle exprime le désir de se dissoudre, de ne plus exister.
Elle se sent abandonnée ?
E.M. : Oui, et la musique de Haendel le traduit admirablement. Au début de l’opéra, il confie à Alcina une musique luxuriante, portée par une belle ligne vocale, des harmonies riches. Puis elle se montre tremblante comme une jeune fille de 15 ans qui connaît son premier chagrin d’amour. Et la femme amoureuse qui se sent délaissée convoque ses pouvoirs et menace Ruggiero : « Si tu reviens, je te déchirerai en morceaux ». Tout au long de l’opéra, elle passe par des hauts et des bas.
Comment préparez-vous un tel opéra avec les chanteurs ?
E.M. : J’ai la chance de bien connaître l’équipe qui participe à cette nouvelle production d’Alcina. Il est toujours intéressant de comprendre ce que le compositeur a voulu confier aux récitatifs et aux airs. Qu’est-ce qui fait avancer l’action ? Qu’est-ce qui marque des moments de réflexion ? Et puis il faut, bien évidemment, avoir conscience de la langue, de sa syntaxe, de sa prononciation, des redoublements de consonnes, de l’incarnation du mot. C’est aussi subtil que l’art de la mélodie dans lequel chaque syllabe, chaque mot compte. Puis le travail sur la musique détaille les ornements, les cadences, l’inflexion vocale adaptée au sens du texte.
Comment placez-vous Alcina dans l’œuvre de Haendel ?
E.M. : C’est une espèce de comète fulgurante. Elle ouvre la voie à des pièces de plus en plus profondes jusqu’à des oratorios comme Theodora, créé en 1750.
Informations pratiques
- Compositeur : Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
- Œuvre : Alcina (1735)
- Direction musicale : Emmanuelle Haïm
- Mise en scène : Ewelina Marciniak
- Scénographie et costumes : Natalia Mleczak
- Dramaturgie : Miron Hakenbeck
- Lumières : Monika Stolarska
- Chorégraphie : Mikolaj Karczewski
- Interprètes : Karine Deshayes (Alcina), Adèle Charvet (Ruggiero), Jasmin White (Bradamante), Josh Lovell (Oronte), Lilit Davtyan (Morgana), Camille Chopin (Oberto), Ashley Riches (Melisso), Le Concert d’Astrée
- Lieu : Opéra de Lille
- Dates : du 6 au 17 octobre 2026
- Renseignements et réservations sur le site de l’Opéra de Lille
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