Dmitri Chostakovitch, l’ambiguïté comme mode de vie
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Porte-étendard d’une URSS avant-gardiste qui renversait la table des conventions et n’hésitait pas à faire du raffut, Dmitri Chostakovitch (1906-1975) fut vite rattrapé par la réalité soviétique qui lui enjoignit de calmer ses ardeurs et de se rapprocher du peuple. Il échafauda alors une stratégie de survie musicale qui lui permit, sans pourtant jamais le rassurer, de donner l’impression de se soumettre tout en développant un langage personnel.
« Sans être graphologue, il suffit d’observer un instant l’écriture de Chostakovitch pour se rendre compte que c’est un inquiet, un tourmenté, un exalté, un excessif » écrivait Rostislav Hofmann en 1956 (*).
Chostakovitch, miroir d’une époque sous tension

La plupart de ses portraits laissent deviner un être en effet tourmenté, les lèvres à peine dessinées, le regard intranquille derrière ses lunettes rondes, voire, désabusé et éteint, rétréci par l’épaisseur des verres dans ses dernières années. Aujourd’hui encore, il passe pour l’archétype de l’artiste muselé par la dictature, le musicien muré dans un exil intérieur, le compositeur écrasé par le joug stalinien.
En ce mois d’octobre 2025, le metteur en scène Kirill Serebrennikov le convoque même dans sa relecture d’Hamlet de Shakespeare pour illustrer « Hamlet et la peur ». Certain de se faire arrêter d’un jour à l’autre par une quelconque dénonciation, il vérifie soigneusement le contenu de sa valise et déclare :
« La peur se voit sur mon visage comme une tache de naissance. »
Les débuts prometteurs d’un jeune compositeur russe
De cet effroyable contexte politique naîtra une musique de souffrance, personnelle, très sombre, mais aussi de commande, asservie aux besoins de la propagande, exaltant les joies du peuple soviétique comme les victoires de l’Armée rouge. Les débuts de Dmitri Chostakovitch, né à Saint-Pétersbourg dans une famille socialiste et sensible aux arts, furent pourtant portés par l’étonnante vague des années 1920, folles de nouveauté, de découvertes, de création et de modernité.
Sa Symphonie n° 1 (1925), écrite alors qu’il est encore étudiant, fait sensation par son énergie et son ironie, et lui ouvre les portes d’une carrière prometteuse. Il voyage à Varsovie et Berlin, rencontre Darius Milhaud et Alban Berg, se rapproche d’artistes comme le metteur en scène Vsevolod Meyerhold et s’impose comme un jeune talent audacieux. Ses Symphonies n° 2 « Octobre » (1927) et n° 3 « 1er Mai » (1929), dotées d’un chœur emphatique, s’inscrivent dans la veine révolutionnaire.
En 1930, Chostakovitch fait exploser les codes de l’opéra avec Le Nez, d’après Gogol, qui réunit pas moins d’une soixantaine (!) de rôles dans un style insolemment moderne et grotesque où les hurlements des chanteurs répondent aux déferlements des percussions.
Face à Staline : peur, censure et stratégie de survie
La presse commence à tiquer et les années d’utopie à s’éloigner. Son second opéra, Lady Macbeth de Mzensk (1934), dénonciation sans précaution de la condition féminine et de la brutalité d’une Russie tsariste, pourtant bien accueilli par le public, fera l’objet, un peu plus tard, d’une condamnation anonyme et sans appel dans la Pravda. Probablement inspirée par Staline, elle réduit l’opéra à du « chaos au lieu de musique ».
Chostakovitch sent l’étau se resserrer et va changer de cap. Il va alors ranger prudemment dans un tiroir sa cataclysmique Symphonie n° 4 qui attendra… 1961 pour être entendue. En 1937, au plus fort des purges staliniennes, il répond alors aux attaques par sa Symphonie n° 5 qui, par son ton épique (grandiloquent) et mobilisateur semble conforme aux attentes du régime.
D’autres symphonies feront l’apologie du peuple et de ses dirigeants : la n° 7 « Leningrad » (1941) rend hommage à la résistance des habitants contre l’assaillant nazi, la n° 11 « L’Année 1905 » se souvient de l’insurrection contre le tsar Nicolas II (1957), la n° 12 « L’Année 1917 » honore la mémoire de Lénine (1961) sans parler de cantates, chœurs et autres pièces de circonstance.
Le double langage musical de Chostakovitch
Chostakovitch devient alors maître dans l’art du double langage, capable de satisfaire la censure tout en délivrant un message profond.
Il faut apprendre à écouter entre les portées comme on lit à travers les lignes pour comprendre l’influence incontestable de l’environnement politique sur le style de Chostakovitch. En se limitant à ses seules quinze symphonies, on pourrait ainsi se demander comment, sans évidemment se référer à leurs dates de composition, les classer par ordre chronologique.
La Première arriverait-elle en premier ? Pas certain. Certains lui substitueraient sans doute la Neuvième (1945) qui aurait fait enrager Staline, certain de recevoir un grand bazar à sa gloire – le vainqueur des nazis – avec chœurs et textes ad hoc. Chostakovitch envoya (pied de nez ? bras d’honneur ?) une courte symphonie, la plus légère et la plus souriante de toutes.
Le « formalisme » et la peur
Une autre épreuve attend le compositeur. En 1948, il est pris à partie, avec Prokofiev, Khatchaturian et d’autres par Andreï Jdanov et le Comité central, qui les taxent de « formalisme ». Il perd alors ses postes d’enseignement et va connaître des difficultés financières. La mort de Staline en 1953 libère partiellement les artistes.
Après la Symphonie n° 10, autre page codée, il occupe des fonctions officielles et voyage à l’étranger, mais reste hanté par la peur. Après les faibles et descriptives Symphonies nos 11 et 12, Chostakovitch achève son cycle par trois chefs-d’œuvre de facture distincte : la puissante Symphonie n° 13 « Babi Yar » (1962), la sombre Symphonie n° 14, hantée par la mort, qui associe des voix à un orchestre allégé, et l’ironique et faussement naïve Symphonie n° 15.
Dans ces trois partitions, le style ambigu du compositeur est à son apogée, le sarcasme à peine voilé, le malaise évident.
La maturité et l’intimisme des dernières œuvres
Dans les années 1960 et 1970, affaibli par la maladie, il se tourne vers la musique de chambre : quatuors, sonates, cycles vocaux, où l’expression devient plus autobiographique. Ses dernières œuvres oscillent entre désespoir et ironie amère.
Jusqu’au bout, il reste tiraillé entre sa fonction de compositeur officiel et son rôle secret de témoin des tragédies russes.
Un témoin majeur du XXe siècle
Chostakovitch fut à la fois un enfant du régime et son critique voilé. Il a survécu grâce à des compromis douloureux, mais ses œuvres recèlent un langage codé qui traduit la souffrance, la peur et la résistance d’un peuple. Son art, traversé par la violence de l’histoire soviétique, témoigne de la grandeur et des contradictions humaines.
En cela, le maître russe demeure l’une des figures musicales majeures du XXe siècle, autant par son génie créateur que par la manière dont il a incarné, avec ambiguïté et courage, la tragédie d’un siècle marqué par la dictature et la guerre.
(*) Rostislav Hofmann, La Musique en Russie des origines à nos jours, Paris, Société française de diffusion musicale et artistique, 1956.
Encadré : qu’est-ce que le “formalisme” ?
Sous le régime soviétique, le “formalisme” désignait toute musique jugée trop intellectuelle, complexe ou étrangère au « goût du peuple ». Ce terme servait souvent à censurer les artistes modernes, accusés de trahir l’idéologie officielle. Chostakovitch, comme Prokofiev ou Khatchatourian, en fit les frais en 1948.







