En février 1957, le chef d’origine grecque dirigeait le Philharmonique de New York dans une version toute personnelle de la Symphonie fantastique. Notre sixième CD des « Introuvables » fait la lumière sur ce passionnant tumulte noir.

Ce CD (vol. 6 des « Introuvables » de Classica) est disponible sur notre boutique ou avec le numéro 225.
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Sensationnel chef lyrique des années 1950 (rappelons un Wozzeck new-yorkais, des Fanciulla del West et Ernani florentins, des Don Giovanni et Elektra salzbourgeois), intercesseur ombrageux de la musique de son temps, qu’elle soit grecque, française, allemande, russe ou américaine, et lui-même un temps compositeur, Dimitri Mitropoulos (1896-1960) n’a-t-il pas aussi ferraillé pour Hector Berlioz à une époque où peu de chefs en concevaient l’œuvre et le génie ?

Nuits d’été avec Eleanor Steber à New York, Requiem à Salzbourg et à Cologne, Roméo et Juliette, Ouvertures et Symphonie fantastique témoignent d’une certaine culture française très tôt acquise au Conservatoire d’Athènes et entretenue dans les années 1930 grâce aux orchestres parisiens Lamoureux, Straram et Symphonique de Paris, une formation créée par Ansermet et Monteux. Monteux, Munch, Markevitch : et si Mitropoulos était le quatrième « M » de la discographie berliozienne historique ?

Deux mois après l’enregistrement en studio à New York, une Fantastique sera captée sur le vif à Rochester, dont Philippe Venturini dira, à sa parution sur CD Andromeda, que « l’aspect fantastique semble mis en retrait au profit d’une vision très sombre voire désespérée de la partition ».

En attendant, mal reçue en son temps de ce côté-ci de l’Atlantique, la version Columbia de février 1957 reste pour le biographe américain du chef grec, William R. Trotter, l’un de ses meilleurs disques en studio. Désordonnée pourtant ? Inconséquente parfois ? Cyclothymique presque toujours ? C’est assez dans le style de Mitropoulos, inquiet et inquiétant. On y cherchera en vain l’équilibre, on y trouvera à coup sûr la fulgurance fantasque, le trait personnel et, pour certains, inabouti.

Détrôné par Bernstein

C’est aussi que la décennie 1950 ne fut pas forcément un âge d’or pour le New York Philharmonic, ni même une sinécure. George Szell eut d’ailleurs ce mot ravageur : « L’orchestre est une rangée de meurtriers ! Si vous ne me croyez pas, regardez ce qu’ils ont fait au pauvre Mitropoulos. » Ravalée, donc, la Fantastique de 1957, aussitôt supplantée par celle du cadet Leonard Bernstein en 1963, avec le même orchestre et pour le même label. Mais est-elle vraiment meilleure ? Toujours dans l’attente d’un coffret Mitro-poulos chez Sony, qui remettrait un peu d’ordre dans les legs de Minneapolis et de New York, réécoutons au moins cette Fantastique sacrifiée, d’un abord un peu rude et sans doute pas très euphorique, malgré la clarté épatante des cordes divisées dans Rêveries – Passions.

Le trémolo initial et convulsif des violoncelles et des contrebasses, le claquement du pizzicato, l’éclat des harpes dans Un bal, tout cela ne fait pas une fête, seulement un tumulte noir. Tandis que l’originelle pastorale beethovénienne s’éloigne, la Scène aux champs tourne à l’abstraction, lignes tendues puis brisées, martèlements, hérissements, pleins et vides qui semblent emprunter à la technique des peintres de l’après-guerre, le ranz au cor anglais et le grondement des timbales achevant une toile moderne et expressionniste. Passons d’une Marche au supplice pesante et sans grimace à un Sabbat formidable qui s’agite depuis les profondeurs de l’orchestre, comme une rumeur des tréfonds contaminant tout sur son passage, De profundis autant que Dies irae, et opéra effarant de dix minutes.

Emphatique elle aussi, La Mer de 1950 n’est pas un complément anecdotique : Debussy coule dans les veines de Mitropoulos depuis 1910, et ces esquisses symphoniques seront de ses deux derniers concerts, à Salz bourg et à Cologne en 1960. Sombres, tendues, extrêmes, elles sonneraient pour un peu comme du Janácek versant Sinfonietta. Inquiet et inquiétant, et finalement assez peu orthodoxe, voilà bien encore une fois Mitropoulos.