Découvrez dans ce dossier les étapes de l’invention du diapason, qui soulève l’éternelle histoire de la recherche d’une harmonie européenne et de la souveraineté sur la scène mondiale.

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Pour quelles raisons a-t-on voté le 9 juin dernier lors des élections européennes ? Huit ans après le Brexit, certains Européens ont voté pour continuer d’accorder les normes protégeant l’économie et les consommateurs. Au lendemain de la crise Covid et deux ans après le début de la guerre russo-ukrainienne, d’autres ont voté pour s’aligner sur des règles visant à construire une autonomie stratégique et une souveraineté européenne. Alors que le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) confirme que le réchauffement climatique atteindra 1,5 °C d’ici à 2030-2035, d’autres Européens choisissaient d’harmoniser les politique environnementales des États membres. D’autres, enfin, ont vu dans l’avènement des nouvelles technologies et notamment de l’intelligence artificielle (IA) une rupture technologique majeure nécessitant de créer une norme européenne de cybersécurité. Pour que leurs voix portent sur la scène internationale, les quatre cent cinquante millions de citoyens européens savent que l’Union Européenne peut être cette caisse de résonance politique dans la mondialisation, à condition que les États-membres arrivent à s’exprimer d’une seule voix.

Un enjeu de souveraineté

La question de l’harmonisation des normes, qui continue d’animer la construction du projet européen, a déjà occupé le devant de la scène il y a près de deux siècles. En 1855, un entrepreneur français de 33 ans avait proposé une innovation technologique et un alignement réglementaire en France et en Europe. Le physicien Jules-Antoine Lissajous avait fait de l’invention d’un diapason européen, c’est-à-dire de l’adoption d’une norme musicale européenne unique adaptée aux usages de l’époque, un enjeu de souveraineté. Cette recherche d’harmonie, qui ne s’appuyait sur aucune instance supranationale, déterminerait qui donnerait le la sur la scène mondiale. Certains débats culturels, scientifiques, politiques et économiques actuels peuvent être éclairés par l’histoire de la recherche du diapason dans l’Europe du XIXe et du XXe siècle : malgré le rôle pionnier de l’Hexagone, les divisions européennes ont-elles été un obstacle à l’exportation du la européen et, par là, d’une forme de soft power européen ?

L’histoire du diapason commence le 2 mai 1855, quelques semaines avant l’ouverture de la première exposition universelle parisienne. Ce jour-là, un jeune physicien exhorte un auditoire aux cheveux blancs. Professeur au lycée Saint-Louis et membre de l’Académie des sciences et de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale (SEIN) créée par Napoléon Ier, Lissajous avait dédié sa vie à « rendre visible le son ». Il captive son audience en lui adressant une simple question : pourquoi la standardisation du son n’était-elle pas allée de pair avec celle du mètre, du gramme, ou encore du degré dans tous les États européens ? Face à un parterre d’artistes, d’ingénieurs, de banquiers et de scientifiques, le physicien de 33 ans se lance dans un plaidoyer enflammé et les invite, « dans l’intérêt de l’art musical et pour l’avenir du chant en France, qu’ils se préoccupent sérieusement de cette grave question ». Il entendait ouvrir un débat en mêlant analyses mathématique, acoustique, physique, économique et esthétique : comment la note la, référence à partir de laquelle des instruments peuvent s’accorder et sonner juste, doit-elle être définie ?

Lissajous avait vu juste. Son discours a une résonance particulière dans le contexte de la « première mondialisation » (Berger, 2003) que traverse la France à la fin du XIXe siècle. Le jeune physicien fait jouer les peurs nationales, en invoquant les menaces pesant sur la souveraineté et en revendiquant une forme « d’exception culturelle ». Pour cela, il invoque la nécessité de protéger les intérêts scientifiques nationaux – en défense de l’école de mathématiques – et celle de promouvoir les intérêts commerciaux – en renforçant les parts de marché de la fabrique instrumentale. Pour protéger sa musique, l’Hexagone doit fixer son la. Être souverain, c’est avoir la liberté de fixer ses propres normes. Menacée d’extinction par la hausse continuelle de l’étalon sonore au fil des siècles, la scène lyrique française devait être sauvegardée. Le physicien en fait une brillante démonstration à son auditoire, armé d’une demi-douzaine de diapasons, démontrant que le la français avait augmenté de plus d’un ton depuis le règne de Louis XIV. Selon lui, le pire est à présager pour l’avenir du chant lyrique national si rien n’est fait pour arrêter cette irrémédiable ascension. Au-delà de ces arguments esthétiques, en réalité, Lissajous est bien conscient des enjeux économiques sous-jacents : il va jusqu’à affirmer qu’en adoptant un la national, « l’étalon universel se répandra inévitablement dans la facture, et il sera de l’intérêt de tous de s’y conformer, surtout lorsque cette condition sera devenue, par la force des choses, la clause fondamentale de toutes les transactions ».

La recherche d’un ordre musical

Production de son par la vibration d’une fourchette de réglage. Illustration gravée du XIXe siècle d’El Mundo Ilustrado, 1879.

L’invention récente du diapason dans l’histoire explique en partie l’absence de la mondial en 1855. Si les premières théories harmoniques remontent au VIe siècle avant J.-C. comme en atteste la théorisation de l’harmonie pythagoricienne, il faut attendre le XVIIIe siècle pour que le diapason moderne, étalon sonore unique, soit inventé. John Shore, brillant trompettiste du roi d’Angleterre, inventa en 1711 un petit outil permettant d’accorder de façon homogène les instruments. Il s’agissait d’une fourche de métal vibrant à une certaine vitesse (ou fréquence), émettant un son unique, amplifié quand sa tige était en contact avec une base entrant en résonance (par exemple avec le corps d’un violon ou un support en métal).

Toutefois, un siècle après cette invention, le constat fait par Lissajous reste sans appel : on joue faux à Paris. Sans adaptation des usages, l’invention de John Shore reste sous-exploitée. Le scientifique ne met personne en cause : il ne s’agit pas d’un problème de justesse, mais d’accord. En effet, au début du XIXe siècle, chaque pays, chaque bourg, chaque salle, chaque compositeur, chaque orchestre, chaque facteur d’instruments pouvait avoir son propre la. Sa hauteur avait évolué au fil des époques et des courants, pour irrémédiablement s’élever. Aucun la ne faisait consensus : à Weimar au XVIIIe siècle, alors que Bach jouait sur des orgues dont le la était plus proche de notre la bémol (415 Hertz), Mozart, quant à lui, faisait le choix de recommander un la à 422 Hertz dans ses opéras, sans quoi les solos de la reine de la nuit auraient été un véritable casse-voix. Au début du XIXe siècle, le la italien était devenu plus bas de trois notes (une tierce mineure) que celui de Saxe ! C’est donc une réalité : entre le XVIIe et le XIXe siècle, les puissances européennes ont joué dans une véritable cacophonie.

Pays de la norme par excellence, la France est la première puissance à définir son la. L’adoption du système métrique, rendu obligatoire par le décret du 1er vendémiaire an IV (23 septembre 1795) avait légitimé le rôle de la puissance publique pour universaliser un système de normes. En 1855, Lissajous suggère qu’il en soit de même en uniformisant les pratiques artistiques sur son territoire. En 1859 est créée la Commission Lissajous, composée de physiciens, de fonctionnaires et de musiciens, chargés de réunir des diapasons collectés sur tout le territoire. Après quatre années de travail, la Commission arrête son choix sur une fréquence de 435 Hertz, nouveau canon esthétique rendant « l’exécution des anciens chefs-d’œuvre plus simple ». Ce la est entériné par l’arrêté ministériel du 16 février 1859 : à compter du 1er juillet de la même année, l’adoption de diapason devient obligatoire pour tous les orchestres, facteurs d’instruments et conservatoires dans tous les départements. Quelques années plus tard, l’instruction ministérielle du 31 décembre 1860 étend cette norme aux écoles publiques, afin « d’aplanir de grandes difficultés dans l’étude de la musique ».

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’action pionnière de l’Hexagone inspire ses voisins, qui tentent, eux aussi, de définir des diapasons nationaux. L’Allemagne adopte une stratégie inclusive, en faisant dialoguer des expertises multidisciplinaires et en s’appuyant notamment sur les travaux de l’acousticien et fabricant de soie Johann Scheibler, sans pour autant aboutir à un consensus national. Les Italiens, quant à eux, se référèrent à leur compositeur star, et arrêtent leur choix sur le « la de Verdi », à 432 Hertz. Éternelle rivale diplomatique, l’Angleterre s’oppose frontalement au la français, remettant même en cause les résultats de la Commission Lissajous, ce qui manque de créer un incident diplomatique, tenu du niveau de tension entre les deux puissances coloniales au tournant du XIXe siècle.

Graphique des hauteurs de diapason relevées à l’Opéra de Paris, à Berlin et
Saint-Pétersbourg, entre 1700 et 1859, par Jacques Chailley.
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À l’instar des négociations diplomatiques ouvertes pour la définition des autres standards universels comme le mètre ou le degré Celsius, la recherche d’un la commun passe par l’organisation de conférences internationales. En 1875, la musique n’avait pas été à la table des négociations, lors des conférences générales des poids et mesures et du mètre, qui ont cherché à définir un système international d’unités (SUI). Dans cette lignée, Lissajous démontre que la construction d’un cadre normatif unique est un outil de puissance. Imposer sa norme, c’est étendre son soft power. Le chantier est complexe à plus d’un titre. Le défi est à la fois méthodologique (comment faire dialoguer États, laboratoires de physique et écoles de musique ?), scientifique (comment mesurer les conséquences d’une variation de température sur le son, alors que coexistent les systèmes Fahrenheit et Celsius ?), métrique (comment estimer la fréquence d’un son, si les vibrations ne sont alors pas décomptées de la même façon selon les pays ?) et linguistique (comment faire dialoguer experts anglais, allemands et français, lorsque les premiers désignent d’un mot l’attribution d’une fréquence à une note – pitch/Ton – et d’un autre l’outil permettant de l’identifier – tuning fork/Stimmgabel –, tandis que les seconds n’ont qu’un terme pour évoquer ces deux notions – diapason). En 1885, la France engage une première bataille diplomatique lors de la conférence de Vienne réunissant l’Autriche, la Hongrie, l’Italie, la Russie, la Suède et trois États allemands. Les discussions sous-jacentes dépassent le seul choix d’une fréquence : c’est la prédominance du modèle artistique musical français qui est en jeu. L’exportation du la va alors de pair avec la tradition lyrique qui l’accompagne, héritière de figures d’autorité tels Lully et Rameau. À l’issue de ce cycle, le la bleu-blanc-rouge semble l’avoir emporté. Son diapason à 435 Hertz est adopté par les puissances européennes présentes lors de ce sommet.

Vers un « protectionnisme musical »

Néanmoins, à la fin du XIXe siècle, le standard français adopté à Vienne ne fait pas l’unanimité et demeure inégalement suivi, même parmi les États signataires. Outre-Atlantique, un pays décide de jouer sa propre partition. En 1917, les États-Unis, nouvelle première puissance mondiale, font une entrée fracassante sur la scène internationale. Le 6 avril, le Congrès vote l’entrée en guerre contre l’Allemagne, précipitant la victoire alliée. La même année, c’est un coup de tonnerre qui éclate sur la scène artistique : l’American Federation of Musicians, l’un des syndicats de musiciens les plus influents du pays, adopte une norme dissidente du diapason français, qui n’a alors plus rien d’universel. Celui-ci arrête son choix sur un la à 440 Hertz, norme progressivement adoptée par les facteurs d’instruments américains. Pourtant, depuis 1871, plusieurs facteurs de pianos américains ont adopté le la de l’Hexagone. Pourquoi ce changement de ton ?

Le diapason français de 1859 : 435 Hz.

L’affront repose en grande partie sur l’action de lobbying d’un homme dont les motivations sont au moins aussi artistiques qu’économiques. Le fabricant de percussions John Calhoun Deagan avait, en effet, mis en avant un argument des plus spécieux : il prétendait notamment que le la français a été calculé pour être joué à 15 °C, ce qui aurait soi-disant toujours sonné à 440 Hertz dans les salles américaines plus chauffées, quel que soit l’instrument. Fort d’une démonstration scientifiquement infondée, l’intéressé fait, malgré tout, valider par le National Bureau of Standards du Département du Commerce (DoS) un la américain à 440 Hz. Le mandat de cette entité, chargée de doper l’innovation et de soutenir la compétitivité de l’industrie américaine, souligne la primauté de motivations économiques sur des arguments artistiques ou scientifiques dans la conception de standards. L’adoption de cette norme est, en quelque sorte, une nouvelle forme de protectionnisme commercial, destinée à favoriser l’industrie musicale outre-Atlantique face à la concurrence européenne. À l’époque de la « doctrine Monroe », politique isolationniste américaine, l’adoption d’un la américain dissident peut, somme toute, être perçu comme une mesure de « protectionnisme musical ».

Le la européen a bien du mal à résister à cet affront, d’autant que certaines puissances, comme le Royaume-Uni, s’obstinent à refuser de s’aligner sur le diapason français. Le 11 mai 1939, quelques mois avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, une commission est réunie à Londres pour entériner l’adoption du diapason américain, défini comme un la vivant à 440 Hertz à une température de 20 °C. Le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Hollande, l’Italie et même la France, à regret, signent l’accord. Pour autant, le débat n’est pas clos. De nouvelles discussions sont lancées après la guerre. La France tente, une dernière fois, d’imposer son la à 435 Hertz, accompagnée d’un allié italien peu convaincant. Ce coup de force diplomatique est un chant du cygne. L’accord signé à Londres en 1939 est de nouveau entériné en 1953. Le 30 juin 1971, le Conseil de l’Europe s’aligne sur cette référence : il recommande son utilisation pour la tonalité des téléphones, pour l’ouverture et la fermeture de programmes radio, et comme signal pour appeler le public à l’ouverture de représentations culturelles afin d’« habituer […] à cette fréquence standardisée ». Le la américain entre dans le quotidien des Européens et, a fortiori, des Français.

Mettant fin à plus d’un siècle de discorde, de débats et de négociations internationales, l’alignement des puissances européennes sur le la américain met fin à la « cacophonie d’intérêts divergents » (Fanny Gribenski, Revue d’anthropologie des connaissances, 2019) qui déchirait les États européens depuis le XIXe siècle. Divisée, l’Europe a perdu son diapason.