Le petit univers lyrique est depuis quelques mois agité de déclarations péremptoires au sujet de la mise en scène d’opéra, oscillant entre la réaffirmation obstinée de ce qu’on appelle (souvent improprement) le Regietheater et l’appel au pur et simple retour aux mises en scène de la création, sous la bannière du « c’était mieux avant ». Quelques exemples récents montrent que, comme toujours, la vérité n’est jamais univoque. La première question qui se pose (ou devrait se poser) est celle du public – car le travail du metteur en scène doit être celui d’un passeur entre l’œuvre et ce public à qui on doit la révéler (au sens photographique). Que veut le public ? Découvrir une œuvre qui lui propose un récit, celui imaginé par le librettiste et le compositeur à son époque, et faire en sorte de l’éclairer pour aujourd’hui afin de la rendre proche.
Quand Mozart compose ses Noces de Figaro sur le livret de Da Ponte, il raconte une histoire humaine, les relations entre des personnages réunis dans un lieu clos, et une histoire « sociale », au sens de révélation des liens sociaux qui régissent et interfèrent sur les histoires humaines, d’autant qu’il compose cet opéra en 1786 dans une Europe en effervescence. En 1973, Giorgio Strehler, à partir d’un récit parfaitement tenu, a su ouvrir des perspectives renouvelées sur les rapports qui se tissent entre les personnages au prisme d’un regard d’aujourd’hui. Pas besoin de gadgets décoratifs, mais une radiographie des sentiments, des gestes pour les traduire, la recherche d’une vérité. En 2023, Martin Kušej a, lui, choisi de suivre paresseusement le récit sans jamais l’éclairer, en le jetant au contraire dans une suite de décors ineptes et laids, des toilettes d’un aéroport à un local à poubelles, ne provoquant qu’une distorsion permanente avec le texte et la musique.
Serviteur ou créateur ?
En cinquante ans, que s’est-il donc passé ? Les metteurs en scène ont-ils conçu une frustration de n’être que des serviteurs des œuvres au lieu d’être des créateurs ? Pourtant, nombre de metteurs en scène savent éclairer sans dénaturer l’esprit d’une œuvre et il serait imprudent de ne se contenter d’un retour en arrière pour répondre sans répondre.
À l’Opéra-Comique, on se réjouissait de retrouver une perle de l’opéra-comique français, La Fille de Madame Angot : pourquoi a-t-il fallu qu’un metteur en scène choisisse de situer l’action aux ateliers des usines Renault en 1968 ? Aucun rapport avec le livret, entièrement inscrit dans l’esprit et les coutumes du Directoire, distorsion avec la musique, souple, légère, alors que le spectacle a des semelles de plomb ! C’est tout le contraire qu’offrait le Théâtre des Champs-Élysées avec La Cenerentola confiée à Damiano Michieletto : le bijou de Rossini est une fable, par essence intemporelle, elle peut donc sans dommage être jouée dans n’importe quel décor, pourvu que la cohérence des deux lieux (la demeure de Magnifico et le palais du Prince) soit respectée. C’est le cas avec ce spectacle installé dans un univers contemporain, un bistrot d’un côté, un appartement chic de l’autre, mais avec une profusion d’images poétiques, porté par un ballet de gestes tous signifiants et musicaux : avec une Marina Viotti éblouissante de naturel dans cet univers évident, tout vole et virevolte.
Il y aurait mille exemples pour nourrir cette réflexion, mais l’essentiel est de comprendre que : 1) la mise en scène ne se réduit pas à un décor, 2) l’apparence d’une visualisation moderne peut recouvrir une mise en scène parfaitement ringarde si elle n’est pas pensée par une dramaturgie et une direction d’acteurs qui cherche un éclairage pour aujourd’hui (c’est la différence entre Strehler et Kušej), 3) la transposition d’une époque à une autre ne « simplifie » pas nécessairement l’œuvre : elle nécessite au contraire de bien connaître l’œuvre pour comprendre ce jeu de trompe-l’œil signifiant : c’est donc un parti pris parfaitement élitiste, 4) pour autant la réitération d’images anciennes n’est aucunement un gage d’éclairage car le regard et tout ce qui l’entoure a changé : on ne monte plus un spectacle à la bougie, sinon à des fins archéologiques, 5) la « modernité » n’a rien à voir avec l’apparence – sinon il faudrait repeindre Les Ménines de Velásquez avec jeans et santiags ou traduire Proust en verlan pour qu’ils soient vu et lu aujourd’hui ! Le débat n’est pas clos, il ne fait même que commencer.
La « modernité » n’a rien à voir avec l’apparence