Cyrille Dubois et les paysages secrets de Ralph Vaughan Williams
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Cyrille Dubois consacre un double album aux cycles de songs de Vaughan Williams. Une anthologie rare qui révèle la poésie sombre et pastorale du compositeur britannique.
Divine surprise, c’est à une équipe entièrement française, amicalement réunie autour de Cyrille Dubois, que l’on doit, par ce double album, la première anthologie homogène et quasi complète des principaux cycles de songs (mélodies) de Vaughan Williams, compositeur largement ignoré de ce côté-là de la Manche, à l’instar de ses contemporains britanniques. Pas tout à fait une surprise tout de même si l’on se rappelle que notre ténor a gravé, il y a peu, une remarquable version des Canticles de Britten chez le même éditeur, qui montrait déjà une complète affinité avec ce style de musique.
Errance, désillusion et fraîcheur candide
Voici donc groupés plus d’un demi-siècle de compositions, des relativement populaires Songs of Travel (1904) jusqu’aux elliptiques Ten Blake Songs de 1957. En passant par les chefs-d’œuvre que sont On Wenlock Edge (1909), les Quatre Hymnes de 1914, les Quatre Poèmes de Fredegond Shove (1925-1927) et le cycle Along the Field qui les suivit de peu, avant une interruption de plus de vingt-cinq ans. Seuls manquent les rares Three Songs from Shakespeare et les Three Poems by Walt Whitman, tous deux de 1925.

L’omission peut s’expliquer par le titre du double album : ces « paysages » (dont ne relèvent pas les deux précités) n’ont, au-delà des verdoyants bocages et collines du Shropshire et du Nord-Est de l’Angleterre qui ont inspiré Housman, l’auteur de On Wenlock Edge, rien de littéralement pittoresque. L’évocation paysagiste ne sert que de prétexte aux poètes (tous de haut niveau) pour aborder d’autres thèmes beaucoup plus profonds, d’un pessimisme stoïque et constant : l’errance, l’amertume du sentiment amoureux, la désillusion teintée d’humour macabre, le passage du temps destructeur, l’opposition très classique entre une ruralité idéalisée et la vie citadine, présentée comme repoussoir.
S’y glissent tout de même des pages d’une candide fraîcheur savamment insérées en forme de respiration dans ce contexte grave, parfois mystique (dans les Four Hymns, d’inspiration presque purcellienne, ou chez Fredegond Shove, notamment, belle-sœur du compositeur et cousine de Virginia Woolf dont on ressent fortement l’influence dans ses textes).
Dialogue avec un instrumentarium varié
Plutôt que de s’en tenir au traditionnel chant avec accompagnement de piano, Vaughan Williams opte pour un dialogue de la voix avec le violon (Deux Chants populaires anglais, Along the Field), le hautbois (Ten Blake Songs), le quintette piano et quatuor à cordes (On Wenlock Edge) ou un duo d’alto obbligato et piano (Quatre Hymnes), qui varient très heureusement le spectre chromatique et seront repris par moult autres Britanniques, de Rebecca Clarke à Warlock ou Britten. Ici aussi, la combinaison est aérée par l’insertion de mises en musique a cappella pour le seul chanteur (trois numéros des périlleux Blake Songs, par exemple).
Le style pur de Vaughan Williams
Le style ne varie guère sur près de cinquante ans, concentré sur une forme d’intemporelle pureté, sans arrière-plans compliqués ni emprunts directs à la musique populaire, malgré le zèle du jeune Vaughan Williams à collecter des centaines de mélodies authentiques avant d’amorcer sa carrière de compositeur proprement dit. Peu de figurations littérales non plus, ou très parcimonieusement distribuées : les bourrasques glaciales du début de On Wenlock Edge, ou les cloches-glas du splendide « Bredon Hill » (ibidem) ; le mouvement de doubles croches figurant la roue du moulin dans « The Water Mill » extrait des Quatre Poèmes de Fredegond Shove, les sons de pipeaux ou les gigues qui s’immiscent ici ou là.
La ligne vocale, plutôt dépouillée, et focalisée sur le haut medium, se libère souvent de la mesure dans de fréquents tempo rubato, senza misura qui assouplissent le phrasé, tout comme les changements métriques subtilement distillés. Cyrille Dubois, dans son court, mais dense, texte de présentation, justifie la transposition de pages traditionnellement dévolues aux voix graves (Songs of Travel, bien sûr, mais aussi les Poèmes de Fredegond Shove), auxquelles il n’est d’ailleurs pas le premier ténor à recourir : James Gilchrist, Anthony Rolfe Johnson ou Robert Tear notamment ont gravé avant lui de superbes versions des Songs of Travel.
Clarté d’élocution et sens inné de l’arc vocal : Cyrille Dubois au sommet
Une superbe maturité accorde désormais à Cyrille Dubois plus de rondeur et moins de verdeur dans le timbre, dont le miel doré, tout en couleurs pleines et vermeilles, très françaises, sait lorsqu’il le faut, se teinter d’amertume ou laisser paraître un métal froid. La maîtrise de l’anglais lui assure une clarté d’élocution exceptionnelle qui, conjuguée à la qualité de l’émission et à une intonation sans failles, lui permet de restituer comme une essence précieuse le climat propre à chaque mélodie.
Candeur, cynisme, fraîcheur murmurante, mezza voce subreptice, éclat délicieux, intuition narrative, sens inné de l’arc vocal, variété des attaques et de l’émission, splendeur du legato, tout se conjugue avec un naturel confondant, une pudeur expressive, une mâle élégance et une simplicité sans manières qui laisse librement respirer les phrases sans aucun morcellement, tout à fait en phase avec l’écriture de Vaughan Williams. Les songs à deux personnages sont négociés avec finesse, sans exagération : la voix d’outre-tombe et celle, impitoyable, du vivant dans l’extraordinaire « Is my Team Ploughing » (On Wenlock Edge) ou celle de l’avocat tentateur et de la jeune fille dans « The Lawyer » des Two English Folk Songs, entre autres.
Des partenaires de haut vol
Ses partenaires lui donnent une réplique plus globale que détaillée, conduite par le piano plein et chaleureux d’Anne Le Bozec, souvent au-dessus de la nuance, sans pour autant gêner l’absolue prééminence de la voix, sertie dans un écrin sensuel et lumineux, très éloigné de la tradition britannique, plus âpre, plus fouillée, plus intellectuelle. Tout cela fait de cette réalisation une bénédiction.
Rien n’interdit pour autant d’approfondir avec les grands interprètes natifs que sont John Mark Ainsley (Hyperion), James Gilchrist (Linn Records et Chandos), Mark Padmore (Harmonia Mundi, avec d’extraordinaires On Wenlock Edge et Blake Songs) ; Anthony Rolfe Johnson (Naxos) ou, pour la version traditionnelle pour baryton des Songs of Travel, les versions complémentaires de Bryn Terfel (Deutsche Grammophon, versant sophistiqué), Gerald Finley (CBC Records, versant primesautier) ou l’idéale synthèse d’Anthony Michaels-Moore (Opus Arte), bénéficiant tous de partenaires d’exception. On en appréciera d’autant l’exploit réalisé ici.
NB : L’intégralité des textes est donnée dans l’original et en traduction française (manquent seulement les deux derniers vers d’« Eternity », dernier des Blake Songs (« Soft deceit and idleness, these are Beauty’s sweetest dress » « Tendre tromperie et oisiveté, tels sont les doux atours de la Beauté »).
Informations pratiques
- Compositeur : Ralph Vaughan Williams (1872-1958)
- Titre : Landscapes
- Œuvres : On Wenlock Edge pour ténor, piano et quatuor à cordes. Along the Field pour ténor et violon. A Little Piano Book. Quatre Poèmes de Fredegond Shove pour voix et piano. Songs of Travel pour voix et piano. Ten Blake Songs pour ténor et hautbois. Deux Chants populaires anglais pour ténor et violon. Prélude en forme d’hymne sur le chant 13 d’Orlando Gibbons. Quatre Hymnes pour ténor, alto et piano
- Interprètes : Cyrille Dubois (ténor), Baptiste Gibier (hautbois), Julien Dieudegard, Emeline Concé (violons), Louise Desjardins (alto), Louis Rodde (violoncelle), Anne Le Bozec (piano)
- Label : NoMadMusic NMM 129 (2 CD)
- Date d’enregistrement : N.C.
- Durée : 2 h 22 min




