À Venise Berio, McGregor et la force du vivant

Published On: 7 décembre 2025|
Temps de lecture : 3 minutes

Succès à La Fenice de l’hommage de la Biennale au centenaire de Luciano Berio avec une fulgurante version chorégraphiée de Coro signée par Wayne McGregor.

Près de cinquante ans après sa création au Festival de Donaueschingen, en octobre 1976, Coro continue de s’imposer comme l’une des œuvres les plus puissantes et radicales du XXᵉ siècle. L’exécution vénitienne en est une preuve supplémentaire : la force expressive de la pièce ne s’est en rien émoussée — elle semble même parler au présent avec une urgence renouvelée.

La production accueillie à La Fenice ne cherche pas à « apprivoiser » Berio ni à polir ses aspérités. Elle les expose, au contraire, laissant la danse dialoguer frontalement avec l’une des grandes partitions de l’après-guerre. Coro reste ainsi un organisme vivant, un cri polyphonique qui refuse le facile, le prévisible, le déjà-entendu.

Une interprétation musicale d’une rare intensité à La Fenice

On le doit d’abord à une interprétation musicale remarquable : les quarante instrumentistes de l’Orchestre du théâtre de La Fenice, dirigés par Koen Kessels, affrontent l’écriture souvent très analytique de la partition avec lucidité et vigueur, rendant aussi bien sa précision architecturale que ses élans d’expansion timbrique, soudains, presque brutaux.

À leurs côtés, les quarante voix du Chœur de la Cathédrale de Sienne « Guido Chigi Saracini », préparées par Lorenzo Donati, composent une impressionnante mosaïque vocale : solistes, micro-groupes, constellations qui naissent et se dissipent, toujours avec une maîtrise irréprochable et une qualité expressive qui rendait tangible chaque nuance de couleur.

Wayne McGregor face à Berio : la danse comme filtre

Malgré l’usage de matériaux populaires, Coro demeure une œuvre presque théorique : un archétype de l’écriture pour chœur et orchestre, que Berio repense depuis ses fondations, transformant la tradition en un dispositif complexe, ouvert, en perpétuelle métamorphose. C’est précisément la nature « pensante » de cette musique qui a façonné le travail chorégraphique de Wayne McGregor, pour sa première confrontation avec Berio. Au lieu de suivre la musique ou d’en percer la structure intime, le chorégraphe britannique opte pour une autre voie : la danse comme filtre, comme couche intermédiaire entre le magma sonore et le public.

L’orchestre et le chœur occupent le fond de scène, presque comme un autel laïque d’où rayonne la musique ; les vingt danseurs — un ensemble fusionnant avec aisance les interprètes de la Company Wayne McGregor et les jeunes artistes formés au Biennale College au fil des cinq années de direction de McGregor — évoluent sur un tapis rouge incandescent qui recouvre l’avant-scène et une fosse surélevée presque comme un territoire rituel.

Le vocabulaire chorégraphique de McGregor arbore ici une veine essentiellement néoclassique, souple et structurée, mais traversée de fractures soudaines, comme si la danse réagissait aux ondes souvent violentes de la musique. La chorégraphie suit la division en trente-et-un chants (voire mouvements) de Coro, construisant tour à tour des pas de deux d’inspiration classique, de petits groupes qui se désagrègent et se recomposent, jusqu’aux élans du groupe entier qui, dans le « finale », se rassemble en cercle comme pour sceller la fin du rite. Il ne s’agit pas d’« illustrer » la musique, mais d’en offrir un écho physique : une réfraction incarnée dans les corps, qui ne prétend pas expliquer mais amplifie les dynamiques musicales.

Une scénographie rouge sang, entre rituel et mémoire politique

Le dispositif scénique, sobre et précis, s’organise autour d’un plafond de tubes fluorescents suspendus au-dessus de l’orchestre et d’une progression lumineuse dominée par le rouge, signée par Theresa Baumgartner. Rouge comme le sang invoqué à plusieurs reprises dans les vers du chœur ; rouge comme l’éclair qui parcourt le tapis dans les projections, dessinant en lumière « Venid a ver la sangre por las calles » (Venez voir le sang dans les rues), le vers final — répété trois fois — de Explico algunas cosas, où Neruda exhume les horreurs de la guerre civile espagnole. La référence politique, jamais insistante ni illustrative, réapparaît ainsi comme une onde souterraine, ramenant Coro à son terreau de dénonciation et de douleur.

Dans une salle comble pour les deux représentations, le public a réservé à ce spectacle un accueil d’une chaleur rare pour une œuvre aussi dense. Coro reste controversé, provocant, indispensable. Et surtout vivant.

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