Les Concerts de Poche : l’excellence musicale au service du lien social

Published On: 26 décembre 2025|
Temps de lecture : 6 minutes

Fondée en 2005 par la pianiste Gisèle Magnan, l’association Les Concerts de Poche s’est donné pour mission de faire circuler la musique classique, lyrique et jazz là où elle se fait rare : zones rurales, quartiers isolés, hôpitaux, centres pénitentiaires ou salles des fêtes de village. Au cœur du projet, un principe fondateur : aucun concert sans ateliers en amont. Chaque représentation est précédée de temps de création partagée avec les habitants, afin de préparer l’écoute, désacraliser la musique et instaurer une relation directe avec les artistes.

Vingt ans plus tard, l’initiative mobilise chaque année des interprètes de premier plan et touche des dizaines de milliers de personnes à travers la France, avec près de 125 concerts et environ 2 500 heures d’ateliers. Portée par un budget annuel d’environ 3,5 millions d’euros, l’association repose sur un modèle de financement exigeant combinant ressources propres, soutiens publics et mécénat privé, dans un contexte où la demande de projets dépasse largement les capacités et où la visibilité demeure un enjeu clé.

Pour comprendre les ressorts de ce modèle singulier, à la croisée de l’exigence artistique et de l’engagement citoyen, rencontre avec Gisèle Magnan et Maud Saint-Sardos, directrice générale de l’association.

Gisèle Magnan et Maud Saint-Sardos ©Alexandre MOULARD

Qu’est-ce qui vous a donné envie de lancer Les Concerts de Poche, il y a près de vingt ans ?

Gisèle Magnan : En 2005, j’étais pianiste concertiste, et j’ai eu une prise de conscience : le fossé se creusait entre les mélomanes qui peuplaient les salles de concert et, tout simplement, les habitants du XXIᵉ siècle. Je traversais des villages pour aller dans des grandes salles de concert, et je me suis dit : pourquoi n’irions-nous pas jouer dans les salles des fêtes, les maisons de quartier, les hôpitaux, les prisons ? À l’époque, j’avais des enfants adolescents, et je voyais aussi ce véritable gouffre entre une jeunesse à l’imaginaire extraordinairement riche… et cette musique dont, au fond, rien n’était fait pour qu’elle puisse se l’approprier.

 

Maud, vous êtes arrivée plus récemment. Qu’est-ce qui vous a convaincue de rejoindre cette aventure ?

Maud Saint-Sardos : J’ai eu la chance de faire de la musique enfant, le piano puis j’ai trouvé ma voie dans le chant. Je voyais, sans forcément savoir le dire, à quel point la musique pouvait « faire la différence », même dans une démarche d’abord individuelle. J’ai commencé par une école de commerce, j’ai travaillé dans la banque, puis j’ai amorcé une transition vers le monde culturel. En rencontrant Les Concerts de Poche, j’ai retrouvé cette idée : ce que la musique peut avoir d’universel, d’utile, et l’exigence que l’on met à la fois dans l’artistique et dans le lien, dans les ateliers autant que dans les concerts.

 

Vous construisez chaque projet avec les partenaires locaux autour de leurs besoins spécifiques. Quand une commune vous appelle, quels « besoins » identifiez-vous ?

G.M. : En général, une commune nous appelle parce qu’elle a entendu parler d’un projet mené ailleurs : cela crée une émulation. Ensuite, nous étudions avec eux les besoins de leurs habitants. Certaines collectivités veulent renforcer l’attractivité du territoire, faire venir des artistes, créer une programmation. Mais ce n’est pas suffisant. Un projet « juste parce que c’est bien » ne nous suffit pas pour dire oui. On regarde la réalité : y a-t-il un lycée agricole ? un lycée professionnel ? Des personnes isolées, en situation de handicap ?  Une ou des écoles communales à soutenir ? Des familles ? Des quartiers enclavés ? Et là, on construit une réponse, sociale et territoriale.

Qu’est-ce que la musique apporte, au-delà du plaisir immédiat ?

M.S.S : Nous travaillons beaucoup l’évaluation d’impact : confiance en soi, confiance dans les autres, amélioration de l’écoute dans un groupe – parfois à 80-90% selon les encadrants –, pouvoir d’agir, envie de participer à la vie de sa commune. Dans les ateliers, on inverse aussi les rôles. Les enfants moteurs en imagination ne sont pas forcément ceux qui « dominent » le reste du temps en classe. Cela redistribue les cartes, change les perceptions, y compris les préjugés sur la musique classique.

G.M. : Et puis, très concrètement, la pratique musicale fabrique des neurones et c’est réjouissant pour chacun. Relier la main droite, la main gauche, l’oreille, la sensibilité du toucher, diriger une interprétation… Tout cela transforme, donne de nouvelles énergies. Chez nous, on met les participants en situation de créer, d’inventer avec un musicien, un comédien et un médiateur en passant par l’expérience et l’émotion.

En vingt ans, avez-vous vu des vocations naître ? Des trajectoires transformées ?

G.M. : Oui, à différentes échelles. Beaucoup de participants nous disent qu’ils se sont inscrits au conservatoire, qu’ils ne ratent plus un concert. Devenir musicien professionnel à partir d’un atelier, c’est plus rare – et difficile à attribuer à un seul déclencheur. En revanche, l’impact sur les jeunes artistes est très net : des musiciens comme Jonathan Fournel, par exemple, disent que les ateliers ont ouvert chez eux une capacité de narration, d’imagination, qui nourrit leur interprétation aujourd’hui.

M.S.S : Chaque année, nous travaillons avec plus de 400 musiciens reconnus, et plus de 600 intervenants au total. Certains artistes sont très établis, d’autres débutent. Il y a aussi un rôle de « mise à l’étrier ». Des artistes qui ont fait leurs premiers pas chez nous jouent aujourd’hui sur les plus grandes scènes. On a vraiment une triple mission artistique, sociale et territoriale et cette dimension artistique est extrêmement forte avec les compagnons des Concerts de Poche qui sont à nos côtés, qui reviennent régulièrement.

 

Comment « recrutez-vous » ces musiciens ? Au début, j’imagine qu’il fallait convaincre.

G.M. : Au début, je sollicitais mes collègues, des artistes qui m’ont fait confiance, parfois sans trop savoir où ils mettaient les pieds : Raphaël Oleg, Jean-François Zygel, Michel Dalberto, le quintette Moraguès, Philippe Cassard… Ce n’était pas évident de les emmener dans des lieux excentrés. Et très vite, il a fallu pouvoir les rémunérer correctement : je ne veux pas que les musiciens aient le sentiment qu’ils viennent « par charité ». La réciprocité public-musicien est essentielle.
Aujourd’hui, nous recevons énormément de demandes, donc il faut trier. L’exigence est forte : écouter, comprendre les programmes, leur durée, leur agencement. Le quatuor Modigliani est venu chez nous à leur début, et maintenant ils sont là, vraiment plusieurs fois par an et on n’imaginerait pas une saison des concerts de poche sans eux, ni pour eux, ni pour nous. Mettre trois chefs-d’œuvre d’affilée peut être « indigeste » pour un public novice. Il faut penser le chemin d’écoute, ouvrir des portes, inclure aussi de la création contemporaine, des commandes.

M.S.S : Et il y a aussi le plaisir, pour les artistes, de jouer des œuvres non édulcorées. Les programmes sont plus courts (1h–1h15), mais l’intention et l’exigence restent intactes, même dans une salle des fêtes transformée en « petite Philharmonie ».

Quel message aimerez-vous transmettre ?

Gisèle Magnan : Les Concerts de Poche, c’est un modèle singulier. Nous avons, je crois, une place particulière dans le paysage : on sent parfois qu’on est le grand frère ou la grande sœur d’organisations qui se sont inspirées de ce que nous avons construit.
Ce que nous devons développer, c’est notre « marque », une forme de labellisation, et une reconnaissance de la paternité d’un modèle où ateliers et concerts se fertilisent mutuellement. Il ne s’agit pas de « concerts d’un côté » et « action culturelle de l’autre », c’est une seule et même racine, appelée à donner naissance à d’autres branches.

Maud Saint-Sardos : Et c’est la preuve que l’expérience de la musique a un rôle réel à jouer dans la société et la citoyenneté. Quand on met dans une même salle des personnes de tous horizons, et quand on renverse parfois les rôles entre scène et salle, on change des perceptions sur soi et sur les autres. C’est une question de société, et un levier très concret. C’est une vraie question alors que se profilent dans les prochains mois des échéances importantes, avec plusieurs élections à venir.

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