Schubert et Bach : le pari singulier de Coline Dutilleul

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Published On: 28 juin 2026|
Temps de lecture : 3 minutes


Comment renouveler l’écoute de Schubert dans une discographie saturée ? La mezzo-soprano Coline Dutilleul relève le défi en associant ses lieder à des pages de Bach, interprétées au piano par Aurelia Vişovan. Un dialogue inattendu qui éclaire sous un jour nouveau la part la plus intime du romantisme schubertien.

Le lied schubertien ne manque ni de références historiques, ni de défenseurs contemporains, surtout outre-Rhin. Est-ce une raison pour que les non-germanophones s’abstiennent de l’interpréter ? Certes non, puisque l’on compte au moins un Britannique parmi ses spécialistes actuels. Et dès lors que l’on maîtrise suffisamment la langue de Goethe, pourquoi ne pas s’y risquer ? Pour son nouveau récital au disque, Coline Dutilleul prouve qu’aucun obstacle linguistique ne l’empêche d’aborder Schubert, puisqu’elle s’offre même le luxe, en dernière plage de ce CD, de déclamer le mélodrame Abschied von der Erde, avec un art qui lui fait rejoindre les plus envoûtantes diseuses germaniques (chacun songera ici à celle qu’il veut, parmi les voix d’hier ou d’aujourd’hui).

Le rapprochement inattendu de Schubert et Bach

Mais un disque Schubert de plus aurait-il été bien raisonnable ? C’est là qu’intervient une idée a priori étonnante : associer l’Autrichien à un compositeur teuton mort un demi-siècle avant sa naissance, et appartenant à un tout autre univers musical. En guise de respiration entre les groupes de lieder, ce sont des pièces instrumentales de Bach qui sont ici proposées. Sans changer d’instrument pour autant, quitte à faire grincer des dents quelques puristes : ce n’est ni sur un clavecin, ni même sur un pianoforte, mais sur un Opus 102 de Stephen Paulello tout à fait moderne qu’Aurelia Vişovan interprète avec beaucoup de délicatesse quelques-unes des pages les plus connues du Cantor (l’aria des Variations Goldberg, le Prélude et fugue en do mineur du Clavier bien tempéré…), dont certaines semblent tout à coup « schubertisées », comme si l’on avait affaire à une pièce pour piano de l’auteur de « La Truite ». Inversement, certains lieder se mettent à sonner comme une cantate de Bach, Vom Mitleiden Maria, par exemple.

Fraîcheur de timbre et « âmes perdues »

Quant à l’apport de Coline Dutilleul à ce répertoire, il apparaît clairement à l’écoute des titres les plus connus. Dans Gretchen am Spinnrade, Marguerite n’est pas la matrone qu’elle devient parfois lorsque des artistes trop mûres s’emparent de cette mélodie. Pour l’ineffable Du bist die Ruh, on apprécie aussi le caractère juvénile que l’interprète communique à son chant. Cette fraîcheur de timbre que possèdent certaines sopranos, la mezzo belge en pare chaque pièce, sans que l’on puisse pour autant lui reprocher la moindre faiblesse dans le grave (pour s’en assurer, voir Leiden der Trennung, par exemple). D’aucuns pourront trouver que le programme illustre trop exclusivement le côté le plus introspectif de Schubert, mais c’est dans cette veine que furent composés ses plus beaux lieder ; dans le livret d’accompagnement, Coline Dutilleul s’explique avec éloquence sur cette sélection destinée aux « âmes perdues », où l’« Alleluia » radieux qui couronne Die junge Nonne introduit heureusement un rayon de soleil.

Informations pratiques

  • Titre : In deinen süßen Händen – Musik für verlorene Seelen
  • Compositeur : Franz Schubert (1797-1828)
  • Œuvres : Die Götter Griechenlands, D. 677. Abendstern, D. 806. Der Jüngling und der Tod, D. 545. Leiden der Trennung, D. 509. Vom Mitleiden Mariä, D. 632. Die junge Nonne, D. 828. Gretchen am Spinnrade, D. 118. Schwanengesang, D. 744. Nachtstück, D. 672. Auf den Tod einer Nachtigall, D. 399. Berthas Lied in der Nacht, D. 653. Du bist die Ruh, D. 776. Melodrame, D. 829 : Abschied von der Erde ; Johann Sebastian Bach (1685-1750) : pièces pour clavier
  • Interprètes : Coline Dutilleul (mezzo-soprano), Aurelia Vişovan (piano)
  • Label : Fuga Libera FUG864 (1 CD)
  • Date d’enregistrement : 2025
  • Durée : 1 h 12 min

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