« Clavecin et street art… un véritable oxymore »
Invités par Cadets en scène à décorer un nouveau clavecin, Lek et Sowat ont choisi d’adapter leurs gestes à un support délicat et contraint. La claveciniste Béatrice Martin raconte cette rencontre inattendue et dévoile le programme de la soirée du 1er octobre, qui présentera l’instrument, placé sous le signe des Leçons de ténèbres.
Lek et Sowat, vous êtes sollicités pour des projets de grande envergure et étiez peu familiers du clavecin. Pourquoi avoir accepté la proposition de l’association Cadets en scène d’investir un support aussi limité, contraint et éloigné de vos terrains d’expression habituels ?
Lek et Sowat : Nous aimons sortir de notre zone de confort et découvrir de nouveaux univers. Nous connaissions très mal le monde du clavecin. Nous avons été pensionnaires à la Villa Médicis en 2016 et notre voisin d’atelier, le compositeur japonais Kenji Sakai, en jouait de temps en temps dans le salon du directeur. C’est dans ce contexte particulier que nous avons découvert les sonorités métalliques de l’instrument, mais, au-delà de ces quelques concerts improvisés, nous étions de véritables néophytes en la matière. Cadets en scène nous a offert l’occasion parfaite de nous initier à cet univers.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées au cours de votre travail et comment les avez-vous surmontées ?
L.S. : La taille et le support. Le clavecin sur lequel nous avons travaillé est moins long et plus étroit que ce que nous avions imaginé, ce qui implique un travail et des gestes minutieux. Mais, en définitive, cela n’a pas vraiment été un problème : le cœur de notre discipline consiste à chercher à nous adapter aux situations qui se présentent à nous, et il en a été de même pour ce projet.
En découvrant l’instrument, nous avons décidé de peindre en tracés directs, sans repentir, c’est-à-dire sans possibilité de corriger une forme ou un trait. Tout ce qui est peint est définitif et ne peut être corrigé. Un peu comme lorsque Béatrice Martin joue l’instrument : chaque note est définitive. Nous trouvions intéressant, et finalement assez logique, de nous imposer une contrainte similaire à celle que devront respecter les musiciens qui joueront cet instrument.

Béatrice, pourquoi avoir accepté la proposition de Cadets en scène d’être marraine de l’instrument décoré ?
Béatrice Martin : Inaugurer un nouvel instrument, le présenter au public en mettant en valeur ses qualités musicales ainsi que son décor était une proposition très enthousiasmante. J’ai répondu oui immédiatement, sans prendre le temps de réfléchir en profondeur au projet. C’est ensuite que m’est apparu son caractère terriblement audacieux : clavecin et street art… un véritable oxymore.
D’un côté, un clavecin : instrument de prédilection des confidences intimes, des sentiments indicibles et du détail précieux. De l’autre, deux artistes très talentueux, dont les œuvres se rencontrent habituellement dans des espaces immenses, des œuvres destinées à être vues et admirées par le plus grand nombre. L’entreprise était donc osée et résolument nouvelle ; elle m’a séduite comme elle séduira assurément le public !
Qu’avez-vous ressenti et pensé en découvrant l’œuvre de Lek et Sowat et son titre, « Leçon de ténèbres » ?
B.M. : Lorsque j’ai découvert le décor de Lek et Sowat, j’ai été immédiatement frappée par sa grande noblesse. Le caractère très sombre des ténèbres, évidemment bien présent, est remarquablement équilibré par la lumière qui se dégage des motifs ornementaux. La réalisation est à la fois très moderne et d’une grande élégance. Indéniablement, un décor très inspirant pour le claveciniste, ses partenaires et le public. Chapeau les artistes !

Lek et Sowat, comment souhaitez-vous que votre œuvre sur ce support atypique vive et rayonne ?
L.S. : Nous espérons que l’instrument aura de nombreuses occasions d’être joué sur scène, là où l’œuvre pourra prendre toute sa dimension. Le clavecin que nous avons créé a été pensé à partir de la lumière et de son iridescence. Toute l’idée était de peindre une composition qui se mette à briller dès que l’on se déplace autour de l’instrument et qui ne soit donc jamais tout à fait la même selon l’endroit d’où on la regarde.
Nous avons utilisé pour ce projet une encre très particulière, un chrome dit « miroir », dans lequel l’artiste ou le musicien est censé se refléter. La place naturelle de cette œuvre est donc sur scène, sous le feu délicat des projecteurs, qui permettront à sa surface de scintiller et de se transformer au gré des mouvements des interprètes et des spectateurs.
Béatrice, comment avez-vous conçu le programme de la soirée du 1er octobre sur le thème « Leçon de ténèbres » ?
B.M. : Le nom du décor et sa réalisation si signifiante sont immédiatement entrés en résonance en moi avec les trois sublimes Leçons de ténèbres de François Couperin, regardées comme un sommet du genre, suscitant avec une ferveur inégalée piété, compassion et recueillement. Couperin sera donc notre guide pour la soirée du 1er octobre. Nous explorerons ses mondes des ténèbres, des ombres et du mystère tout en écoutant la voix des poètes Andrée Chedid, François Cheng et Paul Eluard. Nous vibrerons aussi sur des airs de cour de Michel Lambert et d’Honoré d’Ambruys, interprétés par la soprano Jeanne Zaepfell. François Couperin sera entouré par Marin Marais, Michel Corrette et Gaspard Leroux.
Mais en cette période automnale où la lumière commence à faiblir, nous ne céderons pas complètement au désespoir ! Avec mon collègue et ami Olivier Baumont, président d’honneur de Cadets en scène, j’ai décidé d’intituler notre programme « Le chant des ténèbres, la promesse de l’aube ». Nous laisserons donc quelquefois la solitude et l’affliction des ténèbres pour répondre à l’appel de la douce clarté et de l’espoir prometteur…
D’ailleurs, au milieu de ces beautés baroques, la plume d’Atsushi Sakaï, violoncelliste et gambiste, nous honorera par une création pour viole de gambe et clavecin, Two Human Beings ; The Lonely Ones, inspirée par ces versets de la Troisième Lamentation de Jérémie : « Qu’il reste assis, solitaire et silencieux tant que l’Éternel le lui impose ; qu’il tienne sa bouche contre terre ; peut-être y a-t-il un espoir. »
Informations pratiques
- Concert de dévoilement du « clavecin street art »
- Date : jeudi 1er octobre à 20 h.
- Lieu : Fondation Simone et Cino Del Duca
- Adresse : 10, rue Alfred de Vigny, 75008 Paris.


