Claude Bessy, l’étoile s’est éteinte
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Danseuse étoile, pédagogue intransigeante, directrice de l’École de danse de l’Opéra de 1973 à 2004 : Claude Bessy, disparue le 23 avril à l’âge de 93 ans, aura été l’une des figures les plus déterminantes de la danse classique française du XXe siècle. Une femme de conviction, jusqu’au bout.
Il y a des noms qui appartiennent à une institution autant qu’à une personne. Claude Bessy était de ceux-là. Son nom est indissociable du Palais Garnier, de ses exigences et de sa mémoire. C’est Brigitte Lefèvre, ancienne directrice du Ballet de l’Opéra, qui a annoncé sa disparition à France Musique. Claude Bessy avait 93 ans, et aura consacré l’immense majorité de sa vie à l’Opéra national de Paris, depuis son entrée à l’École de Danse jusqu’à son départ de la direction plus de soixante ans plus tard.
Des caves de Garnier aux feux de la rampe
Tout commence en 1941, lorsque la jeune fille franchit pour la première fois les portes de l’École de Danse à l’âge de neuf ans. La France est sous l’Occupation, et les jeunes élèves apprennent à se réfugier dans les caves du Palais quand les alertes retentissent. Ce détail, qu’elle aimait à raconter, dit quelque chose d’essentiel sur la femme qu’elle deviendra : la danse, pour elle, n’a jamais été un luxe. C’était une nécessité, une discipline, presque une forme de résistance.
Son ascension est fulgurante. Quatre ans après son entrée à l’École, elle intègre le Corps de Ballet de l’Opéra, devient « Grand sujet » en 1949, puis « Première Danseuse » en 1952. Dès 1947, George Balanchine lui donne ses tout premiers rôles de soliste avec Le Palais de cristal, puis dans Sérénade. Mais c’est également auprès de Serge Lifar qu’elle s’illustre. Il la distribue dans Septuor et Blanche Neige, et elle crée pour lui le rôle de l’Océanide dans Les Noces fantastiques en 1954. C’est en mai 1957 qu’elle est finalement élevée au rang suprême de danseuse Étoile.
L’affranchie : entre le Palais Garnier et Hollywood
La presse des années 1950 croit lui faire un compliment en la surnommant la « Bardot de la danse ». Mais Claude Bessy est avant tout une artiste libre et ouverte sur le monde, bien loin de se cantonner à son seul physique ou aux seuls murs de l’Opéra.
Invitée aux États-Unis par l’American Ballet Theatre, elle se rend à Hollywood et tourne dans la comédie musicale L’invitation à la danse (1956) aux côtés de Gene Kelly. Loin de fuir le cinéma, elle tisse une relation artistique forte avec le chorégraphe américain, qui viendra lui-même à Paris en 1960 pour régler son ballet Pas de dieux, faisant ainsi entrer le jazz au sein de la vénérable institution française.
En août 1967, un grave accident de voiture l’écarte tragiquement des scènes. Contre toute attente, elle y reparaît quelques mois plus tard seulement, dans le ballet Daphnis et Chloé : le public, bouleversé, se lève pour lui faire une formidable ovation. Quelques années plus tard, en 1970, elle interprétera le rôle principal dans le mythique Boléro de Maurice Béjart au Palais des Sports.
L’architecte de Nanterre : révolutionner l’enseignement de la danse
Elle fera finalement ses adieux à la scène le 7 novembre 1975 (à l’issue d’une représentation de Pas de dieux et Daphnis et Chloé), au cœur d’une décennie où elle endossera son rôle le plus marquant : celui de directrice de l’École de Danse de l’Opéra, de 1973 à 2004, période durant laquelle elle transformera radicalement l’enseignement. Elle modernise une institution tricentenaire, instaure le mi-temps pédagogique, introduit au cursus classique des disciplines jusqu’alors jugées secondaires : danse de caractère, mime, folklore, jazz. L’École, transférée à Nanterre en 1987, devient un centre d’excellence mondialement envié.
« Claude Bessy avait un caractère fort, une franchise parfois redoutée, mais toujours au service d’une conviction profonde : faire émerger le meilleur en chacun de nous, a réagi dans un communiqué José Martinez, directeur du Ballet de l’Opéra national de Paris. Elle croyait au talent, mais surtout au travail, à la rigueur, et à l’engagement total qu’exige notre art. Elle a tant donné au monde de la danse, tant donné aux enfants de l’École. »
L’exigence absolue et sa part d’ombre
Cette quête de l’absolu a son revers. En 2002, un rapport commandé par des syndicats de l’Opéra dénonce des « atteintes à la dignité » et une « discipline de terreur psychologique » au sein de l’École. Claude Bessy est profondément blessée. « Moi, j’ai été élevée à la baguette », dit-elle. Et encore : « Autrefois, on entrait en danse comme en religion. » Ces critiques ouvrent un débat qui dépasse son seul cas : celui des méthodes de formation dans la danse classique, entre transmission rigoureuse et remise en question des pratiques.
Décorée de la Légion d’honneur en 1988, autrice de plusieurs ouvrages sur la danse et l’enfant, Claude Bessy aura traversé près d’un siècle de danse française en n’en manquant aucune page importante. Sa disparition laisse le vide d’un témoin d’une manière d’habiter la danse qui s’efface : exigeante, parfois dure, profondément structurante, et dont l’empreinte demeure.
Si vous souhaitez (re)découvrir Claude Bessy, vous pouvez écouter la série d’entretiens qu’avait diffusé France Musique, une plongée rare dans la mémoire et la pensée d’une artiste hors norme. Pour comprendre ce que fut, et ce que coûte, une vie consacrée toute entière à la danse.
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