La Cité des Compositrices, ou comment réécrire l’histoire
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En cinq ans, la Cité des Compositrices a répertorié près de 5 000 partitions, créé un label discographique et porté sur scène de nombreuses œuvres injustement oubliées. Fondée par la violoncelliste Héloïse Luzzati, cette association unique en son genre s’attaque méthodiquement à l’un des angles morts les plus tenaces de l’histoire musicale.
Il suffit parfois d’un chiffre pour déclencher une prise de conscience. Lors de la saison musicale française 2022-2023, seules 6,4 % des œuvres programmées étaient signées par des femmes, représentant 4 % du temps de concert global. Dans le monde lyrique, la proportion est encore plus faible. Face à cette sous-représentation, une structure s’est donnée pour mission de faire redécouvrir ces artistes et leurs œuvres : la Cité des Compositrices.
Une urgence personnelle devenue projet collectif
À l’origine de l’aventure, un choc intime. Au cours de ses études au Conservatoire, la violoncelliste Héloïse Luzzati réalise qu’elle n’a pratiqué aucune œuvre de compositrice et qu’elle peine à citer plus de huit noms. Ce vide, devenu intolérable, la pousse à plonger dans les archives. Le projet, d’abord baptisé Elles Women Composers, prend la forme d’un festival — Un Temps pour Elles — lancé en pleine pandémie en 2020 au château de Rosa Bonheur. Le succès est immédiat. Une vidéo diffusée par Culture Prime atteint 1,6 million de vues.
La Cité des Compositrices prend officiellement ce nom en janvier 2025, sous la présidence d’Agnès Saal, ancienne présidente de l’Institut national de l’audiovisuel (INA). Si ce changement de nom est intervenu après un litige autour de l’ancienne appellation avec le magazine ELLE, cette nouvelle identité lui a donné une résonance plus institutionnelle.
L’association se défend pourtant de toute démarche militante au détriment de l’exigence artistique. Héloïse Luzzati le dit sans ambages. Elle écarte les deux tiers des partitions qu’elle découvre, appliquant les mêmes critères qu’à n’importe quel compositeur oublié. L’enjeu n’est pas de programmer une œuvre parce qu’elle est signée d’une femme, mais parce qu’elle mérite de l’être.
De l’archive à la scène
Le travail commence en bibliothèque, parfois chez les descendants d’artistes. En cinq ans, près de 5 000 partitions ont été répertoriées. Pour les rendre accessibles, la Cité a créé sa propre maison d’édition, La Boîte à Pépites Publishing. Quelque 1 000 œuvres exhumées ont déjà résonné en concert, dans des institutions aussi prestigieuses que la Philharmonie de Paris, le Musée d’Orsay ou la Bibliothèque nationale de France.
Pour qu’une œuvre entre durablement au répertoire, l’enregistrement de référence reste indispensable. Créé en 2022, le label La Boîte à Pépites publie des monographies richement documentées. Ses coffrets révèlent le lyrisme chambriste de Charlotte Sohy, la maturité de Jeanne Leleu, la virtuosité de Marie Jaëll ou les fresques de Rita Strohl, dont le travail fut salué par un Choc Classica.
Toucher le grand public
La Cité ne s’adresse pas uniquement aux mélomanes avertis. Pour toucher un public plus large, elle a imaginé des formats accessibles : une série de documentaires courts animés consacrés aux « Compositrices dessinées », ou encore un « Calendrier de l’Avent » digital qui met en lumière, chaque décembre, vingt-cinq compositrices à travers des capsules vidéo quotidiennes. Autant de passerelles entre un travail musicologique exigeant et un public qui n’a pas encore eu l’occasion de rencontrer ces œuvres.
En parallèle, l’association mène un rigoureux travail d’observation. Son étude récemment publiée documente une réalité sans appel : 74 structures de diffusion françaises n’ont programmé aucune compositrice lors de la saison 2022-2023. Les chiffres, implacables, alimentent un plaidoyer que les institutions commencent à entendre — comme en témoigne le Prix Culture & Égalité en Île-de-France décerné à Héloïse Luzzati en mai 2025.
Ce que montre la Cité des Compositrices, partition après partition, c’est que l’absence des femmes dans le répertoire ne relève pas d’un manque de création, mais d’un déficit historique d’institutionnalisation. Un déséquilibre que ses travaux, combinés à d’autres initiatives, contribuent peu à peu à corriger.






