Documentaire : Chostakovitch pile et face
Par |
Créer et survivre en régime totalitaire : Arte propose cet automne un nouveau documentaire signé Jérôme Lambert et Philippe Picard, Dimitri Chostakovitch, symphonie en rouge, qui explore les relations du compositeur avec l’histoire tragique du XXe siècle soviétique. Un film réalisé à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort du compositeur qui montre un Chostakovitch tourmenté, mais avec une face solaire.
Philippe Picard, comment est né ce projet ?
Depuis trente ans, Jérôme Lambert et moi réalisons en binôme des documentaires dont la plupart sont historiques. Notre point de départ a été notre film précédent, il y a deux ans, sur L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne, une immense fresque du système concentrationnaire écrite dans la clandestinité. Nés à douze ans d’intervalle, Chostakovitch et Soljenitsyne ont traversé l’histoire de l’URSS en parallèle. Ces deux artistes, un compositeur et un écrivain, se sont rencontrés par l’intermédiaire du violoncelliste Mstislav Rostropovitch. Notre souhait a été d’inscrire Chostakovitch dans son temps, de relire son parcours et son œuvre en articulation avec le destin de son pays, si difficile pour l’ensemble du peuple soviétique, pour ses artistes en particulier.
Dans le contexte actuel de la guerre en Ukraine, de quelles archives disposiez-vous ?
Nous avons travaillé avec le Centre Chostakovitch de Paris, qui nous a mis en relation avec le Centre Chostakovitch de Moscou. Ce dernier possède un fonds très riche d’archives photographiques que nous avons pu utiliser. Pour les films, Gaumont conserve un fonds russe depuis longtemps. Enfin, des archives russes restent accessibles malgré tout : Chostakovitch était très célèbre de son vivant. Il existe beaucoup de documents dont un certain nombre a circulé à l’Ouest.
Singulièrement, vous parlez de la première épouse de Chostakovitch, pas des deux autres. Si la deuxième n’a fait que passer dans sa vie, la troisième a joué un rôle essentiel, tant du vivant du compositeur que pour la diffusion de son œuvre ensuite.
Irina Chostakovitch est présente au générique de notre documentaire, où nous la remercions. Malheureusement, 57 minutes de documentaire passent très vite. Nous tenions à montrer des extraits musicaux importants, et non des bribes d’une minute ou deux : nous voulions aussi donner la parole à de nombreux interprètes : Ludmila Berlinskaïa, Emmanuelle Bertrand, Nicolas Stavy, le Quatuor Danel, et les deux chefs Semyon Bychkov et Thomas Sanderling. L’immensité de l’œuvre de Chostakovitch nous a contraints à des choix. Nous aurions pu consacrer bien plus de temps aux seules années 1920, qui sont d’une richesse phénoménale : musiques de film et de scène, dont une partition pour La Punaise de Vladimir Maïakovski, pièce montée par le grand Vsevolod Meyerhold ; et encore, musique de ballet, opéra Le Nez en 1928. Chostakovitch était au cœur de l’ébullition des avant-gardes.
Certains critiques nous ont reproché de ne pas évoquer La Symphonie n°13, qui évoque le massacre par balles de 33 000 Juifs dans le ravin de Babi Yar. Là comme ailleurs, il s’agit de renoncement, non d’oubli !
Qu’est-ce qui vous touche le plus chez Chostakovitch ?
Dmitri Chostakovitch était un homme tourmenté, mais avec un côté solaire. Il avait énormément d’humour, et une ironie vivace qu’il a conservée jusqu’à la fin. Nous souhaitions que cet aspect de sa personnalité transparaisse. Sa présence, extraordinaire à l’image, me touche à toutes les époques de la vie : jeune, âgé. Son visage très expressif donne à lire ses joies et ses tourments et, au fil des années, la façon dont la vie le transforme.
Il s’est peu livré par écrit sur lui-même, espérons qu’il reste encore des archives inédites à Moscou qui sortiront un jour.
Aller plus loin
- Documentaire d’Arte disponible jusqu’au 14/05/2026 : https://www.arte.tv/fr/videos/124391-000-A/dimitri-chostakovitch-symphonie-en-rouge/
- Sur Philippe Picard : https://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_liste_generique/C_9532_F




