Le Chevalier à la rose fait son cinéma à Cologne
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À l’occasion de la réouverture de l’Opéra de Cologne, Marie-Ève Signeyrole transpose l’opéra de Richard Strauss dans l’univers du septième art. Sa lecture inventive, entre comédie, trouble des identités et émotion, bénéficie d’une distribution remarquable et de la direction élégante d’Andrés Orozco-Etrada.
Pour mettre en scène Le Chevalier à la rose à l’occasion de la réouverture de l’Opéra de Cologne, Marie-Ève Signeyrole est revenue à ses premières amours : le cinéma. Son spectacle se déroule entièrement dans l’univers du septième art, entre une réalisatrice, deux actrices et un producteur. De fait, le comportement prêté à Ochs par le livret évoque assez irrésistiblement celui des « porcs » que l’on ose enfin « balancer » depuis quelques années.
Octavian, la Maréchale et Sophie : une nouvelle lecture des personnages
Quant au choix straussien de faire d’Octavian un rôle travesti, s’il rendait alors hommage à toute une tradition opératique, il permet aujourd’hui d’opter pour la non-binarité, même si l’on y perd le vertige shakespearien de la mezzo jouant un rôle d’homme qui se déguise en femme : même rendu androgyne par sa coiffure, le physique de ce Chevalier-ci est clairement féminin, et c’est une relation homosexuelle qui l’unit à la Maréchale, puis à Sophie. Grâce à une autre petite modification, Marie-Thérèse n’est plus une femme qui se soumet à l’inévitable, mais qui organise activement la passation de pouvoir : elle est présente tout au long du deuxième acte, en tant que membre du jury censé décerner la Rose d’Argent à une jeune actrice prometteuse, elle remarque l’intérêt que la lauréate éveille chez Octavian et décide clairement de favoriser l’idylle naissante tout en jouant un tour à l’odieux Lerchenau.
Une mise en scène intelligente et virtuose
Des opéras présentés comme un tournage de film, cela s’était déjà fait, mais Marie-Ève Signeyrole a l’intelligence de ne jamais se laisser enfermer dans cette formule : dès le premier acte, où les scènes d’intimité sont d’abord jouées pour une caméra, on va et vient de façon fluide entre le tournage et la réalité, la réalisatrice et son actrice étant amantes à l’écran comme à la ville. Le film se situe vers 1900 alors que l’action a lieu de nos jours ; les tenues des invités à la cérémonie du deuxième acte reflètent étonnamment celles du public réuni dans la salle pour cette première. Quand la comédie cède la place à l’émotion intense des derniers moments, c’est sur un plateau nu qu’ils se déroulent, la foule des scriptes, assistants, preneurs de son, habilleuses et accessoiristes ayant alors disparu.
Malgré des soucis techniques liés à la rénovation du bâtiment, qui se sont révélés au cours des répétitions, le spectacle éblouit par l’intelligence et la virtuosité avec laquelle il multiplie les points de vue sur l’action, sans éluder aucun des différents aspects de l’intrigue, qu’il s’agisse du comique ou de la vulgarité de Lerchenau. Même dans les enregistrements de studio, l’air du baron est généralement écourté, mais il est ici conservé dans son intégralité, ce qui rend le personnage plus odieux encore.
Une distribution portée par Patrick Zielke et Magdalena Hinterdobler
Parmi les quatre protagonistes, Patrick Zielke est le seul à avoir déjà chanté son rôle, et la basse allemande en propose une incarnation assez stupéfiante, sur le plan vocal autant que théâtral, n’hésitant pas à se montrer presque intégralement nu au dernier acte. Giulia Montanari est une exquise Sophie, dont la voix se marie fort bien avec le timbre chaud de la mezzo néo-zélandaise Bianca Andrew, totalement crédible en chevalier/chevalière. Quant à Magdalena Hinterdobler, on est bluffé par sa première Maréchale, à qui elle prête des moyens impressionnants, d’un grave sonore jusqu’à des aigus glorieux, cette production offrant littéralement le dernier mot au personnage qu’elle montre jeune encore, rieuse et croquant la vie à belles dents.
Autour de ce quatuor s’affaire une foule de figures secondaires parfaitement tenues, parmi lesquelles on distinguera le Majordome/Aubergiste claironnant du ténor Paveł Brożek, la Marianne Letmetzerin-présentatrice de Claudia Rohrbach ou l’Annina de Dalia Schaechter, qui distille la lettre de Mariandel avec la subtilité que d’autres conféreraient à la lettre de Geneviève. Mention spéciale pour le Chanteur italien de Young Woo Kim, superbement en voix, et dont le personnage est admirablement intégré au contexte cinématographique. La maîtrise de la cathédrale de Cologne et le chœur de l’Opéra complètent à merveille le plateau.
À la tête de l’Orchestre du Gürzenich de Cologne, Andrés Orozco-Etrada, sans cesser de faire virevolter la comédie, n’en souligne pas moins les éclats et la noirceur d’une partition qui, sous sa baguette, évite tout côté « Chevalier à l’eau de rose » et constitue un véritable trait d’union entre les premiers chefs-d’œuvre de Strauss et cette Femme sans ombre qui allait bientôt suivre.
Opéra de Cologne, dimanche 27 septembre 2026.
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