Cédric Tiberghien et l’art de la variation

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Published On: 10 juillet 2026|
Temps de lecture : 6 minutes

Avec le troisième et dernier volume de son parcours autour des variations pour piano de Beethoven, Cédric Tiberghien achève un projet aussi ambitieux qu’inspiré. De la Musica ricercata de Ligeti aux Variations Diabelli, le pianiste conjugue intelligence, poésie et naturel dans un parcours qui s’impose comme une incontestable réussite discographique.

Nul n’est prophète en son pays. S’il fallait avancer une preuve pour valider ce dicton, le nom de Cédric Tiberghien s’imposerait presque sans partage – on pense aussi à Jean-Efflam Bavouzet. Virtuellement ignoré de nos scènes parisiennes et provinciales, il vient de fêter sa centième apparition au Wigmore Hall en y donnant les 33 Variations sur une valse d’Anton Diabelli de Beethoven qui couronnent le troisième et dernier volume de la grande anthologie de variations pour piano que le pianiste nous livre depuis quatre ans chez Harmonia Mundi.

Cet ensemble conçu autour de celles du compositeur allemand nous a déjà fait entendre des œuvres remontant à la charnière de la Renaissance et du baroque, pour la plus ancienne, au XXe siècle pour les plus récentes, en n’oubliant ni le classicisme, ni le romantisme avec Mozart et Schumann. Le XXe siècle y est représenté par Anton Webern, George Crumb, John Cage, Morton Feldman et deux György : Ligeti et Kurtág, réunis sur ce volume 3. Grand livre passionnant à explorer œuvre par œuvre, mais dont chaque disque est en soi un magnifique programme de récital intelligent et sensible. Il reste encore tant d’œuvres à explorer qu’on regrette vraiment que ce volume soit le dernier.

Cédric Tiberghien, un grand pianiste que la France tarde à reconnaître

Londres fête donc Tiberghien – il a même été artiste en résidence à la BBC –, alors que nos grandes formations parisiennes semblent à peine savoir qu’il existe. Pour être honnête, il semble que, sans doute informée de ses succès britanniques, de sa présence remarquée comme maître de l’Académie Jaroussky, la France commence enfin à le considérer. Grâce aussi à la fidélité d’Harmonia Mundi qui suit son épanouissement musical et le documente de façon splendide, disque après disque. Et grâce aussi au fait qu’il suffit de prononcer son nom devant un de ses confrères pour que leur visage s’éclaire : « Ah oui ! Cédric… ».

Voici donc ce troisième double album qui s’ouvre par Musica Ricercata de Ligeti dont le principe est simple : plus l’œuvre avance, plus les variations se densifient sur le plan pianistique au sein d’un discours dont la verve, l’élan, les surprises abondent ainsi que les hommages au passé – avoués ou pas. C’est splendide et irrésistiblement pianistique. D’autant que Tiberghien déploie un jeu aussi naturel, allant de soi donc, qu’il repose sur un équilibre assez miraculeux : la tête et les doigts !

Quand on se dit qu’il pourrait peut-être en faire un peu plus dans la démonstration, c’est justement le moment qu’il choisit pour le faire, car il a un sens du timing et de la répartie parfait ! L’évidence, ce côté « tout coule de source », efface l’idée vaguement didactique du projet pour la remplacer par une volonté de partager, faire connaître aussi des œuvres rarement données en public et enregistrées sur disque, sous un jour qui leur est favorable : la prise de son donne un caractère intime à cette expérience : nous sommes dans une petite salle de concert qui permet de saisir la moindre nuance d’un Steinway kaléidoscope.

De l’esprit et de la sensibilité au-delà du piano

Mais au-delà du piano et de l’esthétique sonore, il y a un interprète insécable de son instrument-prolongement de sa pensée, de sa sensibilité et de son esprit délié. Et de l’esprit, il en faut pour investir ainsi les Variations sur un chant suisse, WoO 64, ou le thème un peu niais de celles sur le Richard Cœur de Lion de Grétry qui n’a rien d’une « fièvre brûlante » ou des Variations sur « Es war einmal ein alter Mann » de Dittersdorf, WoO 66, qui ne peut laisser supposer la verve de Beethoven dont l’ingéniosité est inépuisable et dont Tiberghien est le devin… Mais l’on sait le génie du compositeur pour tirer d’un thème bien plus qu’il ne le suggère qui donnera les Variations Diabelli dont on entend nettement ici les prémisses, jusque dans les éclats de rire pianistique.

De la sensibilité alliée à un grand sens du timbre et du théâtre, il en faut aussi pour réussir ainsi Musica Ricercata de Ligeti et restituer le mystère des brefs Játékok de Kurtág glissés entre les variations de Beethoven qu’ils relient d’une façon merveilleuse, tant Tiberghien arrête alors le temps entre deux bavardages spirituels.

Le geste instrumental lié à la pensée dans les Variations Diabelli

Viennent les Variations sur une valse d’Anton Diabelli qui occupent le second disque. Entre nous, il devient difficile de désigner la « meilleure version » de ce sommet de la littérature, sans se ridiculiser si l’on croit dur comme fer à ce type de classement pyramidal. Du fait même de leur « dimension » factuelle et spirituelle, ces trente-trois variations sur un thème sans autre objet que de montrer ce que Beethoven pouvait en faire, quand la cinquantaine d’autres compositeurs contactés par l’éditeur ne dépasseront pas la bluette, y compris Schubert… Elles n’épuiseront jamais les possibilités de les interpréter d’une façon fidèle et transcendante si le pianiste réussit à les lire au pied de la lettre, tout en se glissant dans l’espace que lui donne Beethoven pour exister en tant qu’accoucheur de musique. Et cet espace est celui de l’imaginaire que l’interprète peut faire passer chez l’auditeur.

S’il fallait que le critique de service choisisse, il en citerait une bonne quinzaine depuis les pionniers Arthur Schnabel et Wilhelm Backhaus, jusqu’à Tiberghien, dernier venu. Il les arpente par leur versant le plus détendu, loin de toute extrapolation démiurgique. Son jeu est précis et large, sa virtuosité est allègre et volontiers légère car si les accents sont réels, ils suggèrent plus qu’ils n’assomment. Le jeu reste transparent, le legato, merveilleux qui ne colle jamais au fond du clavier, mais chante et, sans appuyer, libère le chant qui nous vaut une Variation n° 31 à l’émotion indicible. Les variations s’écoulent vers leur résolution mais la fin n’est pas dans le commencement, c’est-à-dire que le pianiste garde une sorte de capacité d’émerveillement devant ce qu’il « découvre » comme ces paysages qui défilent pendant un voyage mille fois fait mais chaque fois surprenant.

Sans doute, certains regretteront-ils parfois un manque d’une sorte de furia ; mais l’on peut tout autant noter que cette exagération des contrastes n’est pas nécessaire quand le geste instrumental et la pensée sont à ce point liés chez Tiberghien que… s’est-on fait cette remarque que nous sommes déjà à la variation suivante admiratif devant un enchaînement si invisible… C’est du grand art, à la fois analyse de texte et bouleversant effacement de soi théâtral, à la Michel Bouquet.

Informations pratiques

  • Titre : Complete Variations for Piano, Vol. 3
  • Compositeur : Ludwig van Beethoven (1770-1827)
  • Œuvres : Variations sur une valse d’Anton Diabelli, op. 120. Variations sur un thème de Carl Ditters von Dittersdorf, WoO 66. Variations sur un thème de Paul Wranitzky, WoO 71. Variations sur un thème d’André Grétry, WoO 72. Variations sur un thème d’Antonio Salieri, WoO 73. Variations sur un chant suisse, WoO 64 + György Ligeti (1923-2006) : Musica ricercata + György Kurtág (né en 1926) : Játékok (extraits)
  • Interprète : Cédric Tiberghien (piano)
  • Label : Harmonia Mundi HMM902437.38 (2 CD)
  • Date d’enregistrement : 2024
  • Durée : 2 h 07 min

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