L’apothéose de la danse

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Published On: 21 mars 2026|
Temps de lecture : 3 minutes

À Genève, Edward Clug propose une mise en scène audacieuse et convaincante de Castor et Pollux de Rameau.

 

De sombres nuées — tantôt de gaz stellaire, tantôt cumulo-nimbus fuligineux — emplissent le fond de scène. Deux modules aux couleurs de marbre cipolin, tour à tour incarnant un temple de Jupiter, les portes des Enfers ou un bateau voguant depuis les Champs-Élysées, occupent le plateau vide du Bâtiment des Forces Motrices. Sous des éclairages discrets, une danseuse aux gestes désarticulés surgit soudain durant l’ouverture, menée tambour battant. Pollux traîne le corps de Castor.

Rapidement, la gémellité de la légende antique se met en place : le mort ressuscite, le vivant prend sa place. Tout est dit en peu de temps. Le chorégraphe et metteur en scène roumain Edward Clug n’approfondira pas davantage le propos. Phoebé et Télaïre s’affrontent pour l’amour du même homme : Pollux, interprété par Andreas Wolf, baryton à la voix intense, peut-être trop grave pour ce rôle de blessé — là où un Gérard Souzay, pourtant enregistré à l’âge mûr, marqua à jamais l’interprétation du personnage (pour Teldec, en 1972, sous la direction d’Harnoncourt). Wolf livre néanmoins un « Nature, Amour » sur le fil de l’émotion.

La chorégraphie comme discours

L’essentiel est ailleurs : dans le mouvement incessant des corps, soutenu par une chorégraphie d’un bel effet, qui tient lieu de discours durant trois heures. Pour sa première mise en scène d’opéra, Clug s’empare du genre de l’opéra-ballet en enchantant le regard. Le concept, résolument contemporain, frôle l’arte povera en faisant surgir la poésie de parapluies, de bouteilles de lait ou de sacs en plastique. Le Jupiter allaitant (Alexandre Duhamel, très en voix), tel une déesse minoenne, offre un superbe tableau.

Ce sont ces dizaines de caddies de supermarché, assemblés en une structure scintillante, monstre infernal à la fois dragon et animal ferreux, avec lesquels les remarquables danseuses et danseurs du Ballet du Grand Théâtre ne cessent d’inventer de nouvelles postures. Ce sont des giclées d’eau savonneuse où leurs corps, presque nus, androgynes, glissent, tournent et s’épousent lors du Ballet des Plaisirs — un moment qui restera comme le sommet de la production. Tout du long, les gestes séduisent, les images évoquent, la beauté éclot de l’inattendu.

Le regard contemporain et renouvelé d’Edward Clug

Après Atys, confié à Angelin Preljocaj (2022), le Grand Théâtre de Genève opte de nouveau pour un regard contemporain afin de renouveler le genre si codifié de l’opéra-ballet. Un pari ici pleinement réussi, renvoyant notre mémoire de spectateur à d’autres grandes réussites du genre : Les Boréades de Robert Carsen (Opéra Garnier, 2003) ou ce même Castor et Pollux à Dijon, dans le coup de maître de Barrie Kosky (2014).

Seul bémol, dû aux contingences matérielles : les subtilités de la diction baroque s’affadissent vite dans une salle qui piège les voix, notamment les deux principales côté dames. Sophie Junker peine longtemps à trouver ce galbe moiré, sa signature. L’articulation se perd souvent et la diction se noie, surtout quand le rôle se révèle inadapté au timbre large et puissant d’Ève-Maud Hubeaux.

Étonnamment, les seconds rôles s’en tirent mieux : l’aérienne Giulia Bolcato en suivante d’Hébé, ou encore la tendre Charlotte Bozzi. Ténor clair chantant, bouleversant d’émotion (« Séjour de l’éternelle paix »), aux aigus toujours aussi solaires, le Castor de Reinoud Van Mechelen domine la distribution où l’on remarque, non moins impeccable, le ténor malgache Sahy Ratia — révélé à Nice en septembre dernier dans Satyagraha de Philip Glass et qui entonne un éclatant « Éclatez, éclatez, fières trompettes ».

Le choix d’Alarcón pour la version de 1737 (hélas sans son Prologue) du chef-d’œuvre de Rameau, a l’avantage de nous offrir une grandiose chaconne finale, où la scénographie transforme caddies et guirlandes lumineuses en une fulgurante apothéose cosmique. À la tête d’une robuste Cappella Mediterranea, Alarcón, privilégiant les coups d’éclat sonores, occulte cependant cet esprit dansant – l’ADN même de Rameau –, dont Sir John Eliot Gardiner reste toujours le mètre étalon.

Genève, Bâtiment des Forces Motrices, 19 mars 2026.

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