Le Brahms affûté et clair d’Edward Gardner
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À la tête de l’Orchestre philharmonique de Bergen, le chef britannique propose une lecture lumineuse et allégée des Symphonies nos 2 et 4. Entre transparence des lignes, vitalité des tempos et élégance du discours, cette interprétation renouvelle l’écoute d’un répertoire souvent alourdi par la tradition.
On sait que les symphonies de Brahms datent du faîte de sa maturité, avant sa dernière période créatrice où l’orchestre est complètement absent. Cette somme n’aurait pas vu le jour sans l’exemple de Beethoven, Schubert ou Schumann, mais la voix la plus personnelle de Brahms a réussi à porter cette œuvre au firmament. Utilisant le classicisme beethovénien comme un garde-fou autant qu’un tremplin, il y préserve les formes éprouvées, sans l’audace d’un Schumann, avec de subtiles, mais décisives variantes.
La sensualité instrumentale : les clarinettes qui jettent un rai de lumière dans l’orchestration, les cors tendres ou cynégétiques, les grandes flambées de cordes des mouvements lents. Les innovations compositionnelles, comme cette manière de faire jouer les cellules génératrices d’un thème, de les entrelacer, de les conduire en imitations, où l’élégance fait oublier la science : par exemple ce germe de trois notes aux basses qui lance le mouvement initial de la Symphonie n° 2 et reparaîtra sous d’autres formes dans les mouvements suivants, ou les empilements de tierces montantes puis descendantes qui formeront la trame de la Symphonie n° 4.
Le Brahms lumineux et chantant de Gardner
Edward Gardner y opère un salutaire dépoussiérage, loin de toute tradition germanique. Point de narcissisme, de brumes, de lenteurs et de lourdeurs, mais une lumière en subtiles demi-teintes, des tempos vifs, cursifs, une élégance dans les phrasés, une extrême clarté polyphonique, une attention aux moindres détails, des proportions dynamiques extrêmement équilibrées. S’y joignent des phrasés lumineux et chantants, une accentuation toujours juste, une agogique avec ce qu’il faut de souplesse, sans jamais perdre le caractère organique du discours, qui procède non seulement dans chaque mouvement, mais aussi dans la structure globale, d’une seule et irrésistible coulée. En quelque sorte, de la musique de chambre pour grand orchestre.
L’animation est intense mais naturelle, l’urgence constante, sans que l’on perde jamais le fil de lectures exaltantes, mais jamais exaltées. Gardner projette la substance parfois touffue de l’orchestre brahmsien dans un univers mobile où les enchaînements de plans scellés dans des phrasés aériens se concentrent en un faisceau de forces très rigoureusement dirigées : dès le début, l’auditeur perçoit parfaitement la finalité et parvient au terme sans se perdre, guidé par tant de fiévreuse logique.
Une Symphonie n° 2 sans emphase…
La difficile Deuxième est conçue comme une grande sérénade, avivant les aspects archaïsants, presque baroques, de l’écriture, en une profonde unité. Les quatre mouvements semblent joués presque à la même vitesse, filant comme le vent en teintes pastel et envolées apolliniennes. On admire tout particulièrement la clarté d’articulation du long Allegro initial (avec la reprise de l’exposition), qui passe comme un souffle (avec un sublime épisode calando avant la coda), la fièvre très intériorisée de l’Adagio non troppo (joué Allegretto !) ou l’intégration parfaite des plages tour à tour songeuses et fébriles de l’Allegretto grazioso qui suit, avant un finale dont l’énergie irrésistiblement fusante, ni trop jubilatoire, ni trop extérieure, évite toute emphase, tout drame.
…et une Symphonie n° 4 entre idyllique et mélancolie
Le chef se montre plus austère dans une Quatrième fort interrogative, d’une pulsation idéale dès l’entrée, sans creusement excessif des perspectives, mais d’une rythmique affûtée, conciliant avec un art consommé l’idyllique et la mélancolie, constante, dont il dénoue les méandres contrapuntiques avec une plasticité superbe. On admirera tout autant les teintes crépusculaires et rêveuses de l’Andante moderato, dont Gardner fait une sorte de Watteau musical, que la finesse cursive de l’Allegro plus spiritoso que giocoso qui suit, dont l’aspect quasi concertant et les jeux d’ombres (souvent occultés) se souviennent de Schumann.
L’œuvre culmine avec un Allegro energico et passionato à la fois tumultueux et ordonné dont la cursivité (avec une irrésistible touche romanesque, là aussi schumanienne, dans les variations de la passacaille) ne masque pas la poignante gravité. Tout au plus peut-on regretter une flûte assez indifférente dans le célèbre solo.
Le son, d’une précision clinique, sinon chaleureuse, sert au mieux la décantation et la transparence de ces lectures renouvelées, dans une démarche qui n’est pas sans rappeler celles de Toscanini (RCA) ou d’Ansermet (Decca), en moins raide, de Szell (Sony Classical, plus sévère, mais avec un orchestre d’une inaccessible perfection) ou, plus proche de nous, de Gardiner (Deutsche Grammophon). Avec un orchestre d’une personnalité sonore plus affirmée, plus de hauteur, et quelques prises de risques supplémentaires, elle aurait certainement fait date. Mais elle demeure délectable pour une première approche, après des Symphonies nos 1 et 3 également très réussies
Informations pratiques
- Compositeur : Johannes Brahms (1833-1897)
- Œuvres : Symphonies nos 2 et 4
- Interprètes : Orchestre philharmonique de Bergen, Edward Gardner (direction)
- Label : Chandos CHSA 5248 (SACD)
- Date d’enregistrement : 2023-2024
- Durée : 1 h 21 min
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