Bona Sforza, le grand opéra a de beaux restes
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À Bari, Zygmunt Krauze transforme le destin de la duchesse de Bari devenue reine de Pologne en une fresque historique où la mémoire, le pouvoir et le poison avancent à pas mesurés.
Il fallait bien qu’un jour Bari et Cracovie se retrouvent autour de Bona Sforza. Duchesse de Bari, devenue en 1518 reine de Pologne et grande-duchesse de Lituanie par son mariage avec Sigismond Ier le Vieux, Bona passa une partie de sa vie entre l’Italie et la Pologne avant de revenir mourir à Bari en 1557. Bona Sforza, l’opéra de Zygmunt Krauze, créé à Cracovie en 2024 et désormais présenté au Teatro Petruzzelli, naît précisément de cette géographie historique.
Mais Vincenzo De Vivo, auteur du livret, ne cherche pas à raconter la biographie de Bona de façon linéaire. Trois âges, trois visages : la jeune duchesse, la reine et la reine veuve. L’action procède par fragments, en italien, polonais et latin, comme si la mémoire refusait obstinément de se transformer en récit. Le résultat est moins un opéra historique au sens moderne qu’une sorte de grand drame historique à l’ancienne, débarrassé toutefois de ses habituelles certitudes narratives.
Un grand opéra sans Meyerbeer
L’idée n’est pas si anachronique qu’elle en a l’air. Le XIXe siècle français avait une véritable passion pour les souverains, les guerres, les conflits religieux et les passions contrariées : en attestent Guillaume Tell, La Juive, Les Huguenots, La Reine de Chypre… Le grand opéra affectionnait les événements historiques suffisamment éloignés pour devenir matière à spectacle, alternant scènes intimes, tableaux collectifs, cérémonies et effets de foule.
Bona Sforza appartient évidemment à une autre époque, mais elle partage avec ces ouvrages une même fascination pour l’histoire comme théâtre. À ceci près que Krauze ne cherche jamais le grand geste spectaculaire. Né à Varsovie en 1938, pianiste autant que compositeur, il s’est construit depuis les années 1960 autour d’une musique où les formes, les espaces et les matières sonores comptent davantage que le développement dramatique traditionnel. Ici encore, le temps semble moins avancer que revenir sur lui-même.
Le destin en boucle
C’est sans doute la qualité la plus singulière de la partition. Krauze construit Bona Sforza par blocs, récurrences et figures sonores qui réapparaissent comme des souvenirs impossibles à effacer. Un thème obstiné, presque immobile, traverse l’ouvrage du début à la fin comme un sceau du destin. Il évoque de loin Moussorgski, et notamment Boris Godounov, dans cette manière de faire peser sur les personnages une histoire qui les dépasse.
Mais ici le pouvoir n’écrase pas : il surveille. L’orchestre n’accompagne guère les personnages au sens traditionnel ; il les entoure de surfaces sonores, parfois immobiles, et répond ponctuellement aux interventions vocales. Les voix elles-mêmes semblent moins conçues comme des individualités lyriques que comme des éléments d’un tissu sonore plus vaste. La tragédie, dès lors, n’explose presque jamais. Elle revient, insiste, observe. Bona Sforza est moins le récit d’un destin que son ressassement.
Renaissance, avec un léger parfum de naphtaline
Michał Znaniecki ne cherche pas à contredire cette esthétique. Sa mise en scène assume au contraire une lecture assez traditionnelle, avec un sérieux historique qui aurait pu faire le bonheur d’un décorateur de l’Opéra de la rue Le Peletier. La scénographie de Luigi Scoglio, les costumes de Małgorzata Słoniowska et les lumières de Dawid Karolak composent une Renaissance monumentale dominée par une grande paroi mobile, à la fois décor et symbole.
Les projections de Karolina Jacewicz au fond de la scène et les mouvements chorégraphiques d’Inga Pilchowska introduisent un contrepoint visuel permanent. L’ensemble est spectaculaire, parfois même très beau, mais il arrive que cette profusion d’images et de déplacements contredise la lenteur méditative de la musique. On sent alors le vieux réflexe lyrique : puisque l’Histoire est grande, il faut que le plateau le soit aussi. Même lorsqu’elle ne demande presque rien.
Trois Bona, mais surtout une
Parmi les trois incarnations de la souveraine, Anna Maria Chiuri est la plus convaincante dans le rôle de la reine veuve : présence scénique autoritaire, intensité et capacité à donner chair à cette Bona déjà transformée en souvenir. Valeria Sepe et Nikoletta Hertsak disposent de rôles moins définis par l’écriture de Krauze elle-même. Hertsak apporte néanmoins à la jeune duchesse une fraîcheur bienvenue, faisant affleurer la jeune fille contrainte de sacrifier son amour aux calculs politiques de sa mère Isabelle d’Aragone, incarnée avec autorité par Lorrie Garcia.
Deniz Leone se distingue en Sigismond II Auguste, le fils autour duquel se concentre le nœud tragique de l’histoire. Rory Musgrave et Davide Giangregorio complètent avec efficacité les figures masculines, tandis que le chœur du Petruzzelli donne aux grands tableaux collectifs une ampleur particulièrement convaincante.
À la tête de l’Orchestre du Teatro Petruzzelli, Piotr Sułkowski, déjà chef de la création cracovienne, privilégie la lisibilité des strates orchestrales et la lente construction de la tension. La matière sonore, plutôt que l’action, devient ainsi le véritable protagoniste de l’ouvrage.
L’histoire ne meurt jamais tout à fait
Ce qui reste de Bona Sforza est finalement moins une fresque biographique qu’une méditation sur la persistance du passé. Le sujet pourrait appeler les foules, les batailles, les trompettes et les grands airs ; Krauze préfère les traces, les répétitions et les silences. Il y a là une contradiction féconde : prendre un sujet de grand opéra pour lui refuser précisément l’emphase du grand opéra.
Le public de Bari, venu nombreux découvrir cette création italo-polonaise, l’a suivie avec une attention prudente. Quelques rangs se sont éclaircis après l’entracte, et les applaudissements finaux, plutôt mesurés, n’ont pas débordé d’enthousiasme. L’Histoire a donc fait son travail, et Krauze le sien : Bona Sforza est de nouveau sur scène. Pour une reine morte depuis cinq siècles, c’est déjà une assez belle revanche.
Bari, Teatro Petruzzelli, 14 septembre 2026.









