Berio et la transcription : une poétique de la continuité
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S’il a puisé dans un large répertoire allant de Purcell à Weill, en passant par Monteverdi, Brahms, Mahler, sans oublier les chants populaires, Luciano Berio n’a jamais conçu la transcription comme un simple exercice technique ou un rhabillage au goût du jour. C’est un acte créateur à part entière qui inscrit le compositeur dans l’histoire.
Il ne fut évidemment pas le premier. À la Renaissance, les compositeurs adaptent fréquemment des motets ou autres pages vocales pour luth ou pour ensemble instrumental, comme moyen de diffusion et de réappropriation stylistique. À l’époque baroque, la transcription devient un outil pédagogique et expérimental : Jean-Sébastien Bach confie des concertos pour violon d’Antonio Vivaldi au clavecin et à l’orgue, transformant l’exercice en étude d’écriture et de style.
Quand la transcription fait circuler puis dialoguer
Au XIXᵉ siècle, la transcription devient un vecteur de circulation de la musique dans la sphère domestique, à une époque où les moyens de reproduction sonore n’existent pas encore. Les adaptations et paraphrases pour piano de Franz Liszt d’opéras ou de symphonies de Ludwig van Beethoven témoignent d’une double fonction : rendre ce répertoire accessible et affirmer le pouvoir créateur de l’interprète. La frontière entre transcription et composition s’y trouve déjà brouillée.
Au XXᵉ siècle, l’expérience acquiert un statut esthétique autonome et installe un dialogue critique et productif avec l’histoire. Anton Webern réorchestre Bach avec une rigueur sérielle qui révèle une écoute analytique du contrepoint baroque. Igor Stravinsky réécrit Jean-Baptiste Pergolèse pour réaliser Pulcinella (1920) dans un style néoclassique, où la référence au passé est réinterprétée à travers les langages du XXᵉ siècle et s’approprie des airs populaires qu’il intègre dans Les Noces.
L’histoire comme réservoir
Berio s’inscrit dans ses pas et, comme l’écrit Alain Poirier, il fait montre d’une capacité « à se ressourcer et à se nourrir de l’histoire antérieure considérée comme un réservoir à exploiter et passée au filtre d’une transcription inventive » (*) Berio affirme en outre que « la tabula rasa, en musique surtout, n’existe pas » et reconnaît une « tendance à travailler avec l’Histoire, à extraire et à transformer consciemment des »minerais » historiques et à les absorber dans des processus et par des matériaux qui ne sont pas marqués par l’Histoire » (**).
Berio transcripteur
Des chants populaires à Johannes Brahms, en passant par Claudio Monteverdi, Henry Purcell, Brahms, Kurt Weill, Berio aura pratiqué l’exercice tout au long de sa vie et le définit ainsi : « l’acte de transcription, tout comme celui de traduction, peut impliquer trois conditions différentes : l’identification du compositeur au texte musical original, l’utilisation du texte comme prétexte à l’expérimentation et, enfin, la domination du texte, sa déconstruction et son abus philologique. Je pense qu’une solution idéale est trouvée lorsque ces trois conditions coexistent. C’est seulement alors, je crois, que la transcription devient un acte réellement créatif et constructif. » (***)
Cas emblématiques : Rendering et Turandot
Loin d’être un simple geste technique ou un signe d’érudition, la transcription constitue alors une poétique de la transformation qui relie les époques, les styles et les langages, révélant la continuité du discours musical à travers le temps.
Deux cas particuliers dans le catalogue de Berio peuvent retenir l’attention dans la mesure où ils prolongent le travail, le poussent à ses extrémités : Rendering présenté comme la « restauration de fragments d’une symphonie de Franz Schubert » (1988-1990) et l’achèvement de Turandot de Giacomo Puccini (2001). Berio précise d’emblée n’avoir « jamais été attiré par ces opérations de bureaucratie philologique qui conduisent parfois un musicologue imprudent à se prendre pour Schubert », dénonçant « ces anciennes restaurations de peinture, parfois responsables de dommages irréparables, comme en témoignent par exemple les fresques de Raphaël a la Farnesina de Rome ».
Aussi à partir des esquisses laissées par Schubert, il s’est « proposé d’appliquer les critères modernes de restauration qui s’efforcent de « rallumer » les couleurs d’époque sans pour autant cacher les atteintes du temps et les vides inévitables dont souffre l’œuvre, comme c’est le cas de Giotto à Assise. » S’il utilise la même instrumentation de la Symphonie « Inachevée » le compositeur reconnaît qu’apparaissent les figures de Felix Mendelssohn, de Gustav Mahler (dans le deuxième mouvement) et des réminiscences d’autres pages de Schubert (piano, musique de chambre). Le résultat, évidemment, étonne par son mélange des genres, cet échange permanent entre hier et aujourd’hui, si représentatif de Berio.
Quand il s’attelle à la complétion de Turandot que Puccini n’a pas pu achever, Berio procède évidemment de même. Dans la vingtaine de minutes de musique qu’il doit fournir, il ne cherche pas à imiter Puccini sans pourtant négliger le lyrisme propre au compositeur mais il allège l’orchestration et termine l’opéra sur un pianissimo impalpable, à l’opposé du tutti triomphant proposé Franco Alfano, sollicité pour compléter la partition en 1926 en vue de sa création à la Scala de Milan.
La conscience critique du matériau historique
La transcription, telle que la conçoit Berio, ne relève donc pas du domaine du simple arrangement, mais s’impose comme une catégorie esthétique majeure du XXᵉ siècle, au même titre que la citation, le collage ou la réécriture intertextuelle en littérature. Elle exprime une transformation profonde du rapport de l’artiste à l’histoire : loin d’une rupture moderniste, elle incarne une poétique de la continuité, fondée sur la conscience critique du matériau historique.
(*) Alain Poirier, Luciano Berio – Coro, Genève, Éditions Contrechamps, 2023, 240 p.
(**) Luciano Berio, Entretiens avec Rossana Dalmonte – Écrits choisis, Genève, Éditions Contrechamps, 2010, 192 p.
(***) Note de Berio à propos de Naturale (1985).
À écouter
Orchestral Transcriptions
- Œuvres de J.S. Bach, Purcell, Mozart, Boccherini, Schubert et Brahms
- Orchestre symphonique de Milan « Giuseppe Verdi », Riccardo Chailly (direction)
- Decca (1 CD). 2004.
Rendering
- Orchestre de Paris, Christoph Eschenbach (direction)
- Ondine (1 CD). 2004.
Mahler
- 10 Lieder de jeunesse
- Matthias Goerne (baryton), Orchestre symphonique de la BBC, Josep Pons (direction)
- Harmonia Mundi (1 CD). 2015.
Puccini Discoveries
- Turandot : finale complété par Berio
- Eva Urbanová (Turandot), Dario Volonté (Calaf), Orchestre symphonique de Milan « Giuseppe Verdi », Riccardo Chailly (direction)
- Decca (1 CD). 2004.




