Le réveil de La Belle au bois dormant de Silver

Published On: 17 avril 2026|
Temps de lecture : 5 minutes

Sous l’égide du Palazzetto Bru Zane, l’opéra-féerie du méconnu Charles Silver (1868-1949) fait l’objet d’une résurrection scénique et discographique.

Depuis les biennales Massenet, l’Opéra de Saint-Étienne est à l’affût de révélations d’opéras français. En avril 2026, La Belle au bois dormant de Charles Silver sort ainsi d’un véritable sommeil – 124 ans d’éclipse – pour retrouver la scène. Adaptée du conte de Perrault, cette féerie lyrique en neuf tableaux épouse pleinement l’imaginaire du conte.

De la fée de Cendrillon à La Belle au bois dormant de 1902

Créée au Grand-Théâtre de Marseille pour les étrennes de 1902, La Belle au bois dormant s’inscrit dans la lignée fertile de féeries qui jalonnent le XIXe siècle. À la croisée du théâtre, de la musique et des machineries spectaculaires, la féerie s’est amplifiée depuis La Belle au bois dormant d’Hérold et celle de Carafa (1825) jusqu’à la IIIe République, au gré des réussites d’Offenbach (Le Voyage dans la lune) et de Massenet (Cendrillon).

Né en 1868, Charles Silver, élève de Massenet au Conservatoire et Grand Prix de Rome en 1891, s’inscrit pleinement dans cet héritage. En 1899, il assiste à la création de Cendrillon. L’année suivante, il épouse la soprano Georgette Bréjean-Silver, créatrice de la Fée dans cet ouvrage et célèbre interprète de Manon. En lui confiant le rôle-titre de sa propre féerie – œuvre conçue en partie durant son séjour à la Villa Médicis – Silver met en valeur les qualités lumineuses de la cantatrice tout en visant un succès public. Après Marseille, sa Belle au bois dormant est reprise à l’Opéra de Lyon (1903), puis à la Monnaie de Bruxelles (1904) avec un accueil enthousiaste.

Mais cette esthétique de la féerie ne survit pas aux désillusions de l’après-Grande Guerre. Malgré d’autres créations lyriques, Silver devient peu à peu l’oublié de la Belle Époque. Cette disparition tient sans doute autant à l’évolution du goût qu’aux contraintes propres au genre, dont l’économie spectaculaire devenait rapidement difficile à soutenir.

Les séductions d’une féerie de la Belle Époque

Comment traduire le merveilleux à l’opéra ? Musique et chorégraphie s’en emparent avec délectation pour feuilleter les miniatures du conte. Les tableaux des fées brillent d’une orchestration distillée par le disciple de Massenet. Tour à tour raffinée dans le prologue (au Moyen Âge), qui caractérise leurs prophéties autour du berceau, finement colorée dans les songes du Sommeil d’Aurore, elle se pare d’élégance dans le tableau Cent ans révolus (à la Renaissance).

Dans le tableau du fantastique (La Caverne d’Urgèle), conduit par la malfaisante fée, l’orchestration ruisselle de couleurs, alors que celui de La Chasse déploie une chevauchée prosaïque de cors et timbales. Ailleurs, le merveilleux affleure dans de longues nappes orchestrales et chorales : elles évoquent aussi bien l’hypnose du sommeil d’Aurore que les frémissements de la forêt endormie (tableau La Belle au bois dormant), dans un long étagement harmonique (mi majeur) qui n’est pas sans rappeler le prélude wagnérien de L’Or du Rhin.

Voix et sortilèges

Vocalement, l’écriture de Silver est bien celle d’un mélodiste de la fin du XIXe siècle, enrichie d’une harmonisation modulante. Le rôle éponyme de la princesse Aurore (soprano) – doublé de celui de la Reine au prologue – privilégie des airs séduisants, sans coloratures ostentatoires, et culmine au réveil final, porté par l’éclat de l’hymne « Reverdissez, forêts ! ». Le Prince (ténor), également dédoublé en chevalier médiéval, puis prince renaissant, incarne une vaillance chevaleresque, tandis que le Roi (baryton-basse) impose une noble autorité paternelle.

La fée Urgèle (contralto) apporte une intensité dramatique bienvenue, notamment dans sa métamorphose en vieille femme, puis ses imprécations (La Caverne d’Urgèle). Son emploi est contrebalancé par le couple de Barnabé (baryton bouffe) et de Javotte, dont les interventions pimentent le tableau d’échos cocasses ou grotesques. Tout comme le diable et la diablesse, en contrepoint tragi-comique des amours de la prude Grisélidis … de Massenet. Avec originalité, le rôle de la bienfaisante fée Primevère est confié à une comédienne, ce qui génère d’intéressants mélodrames (du parlé sur une trame instrumentale).

Dansez maintenant !

C’est sans doute dans les pantomimes et les danses que la féerie atteint son sommet. Des fées du Baptême aux rondes villageoises de Cent ans révolus, jusqu’aux ébats fantastiques des gnomes et lutins, chaque tableau déploie un imaginaire chorégraphique riche et contrasté.

Dans La Caverne d’Urgèle, la caractérisation du sabbat (bassons, piccolo, petites percussions) renoue notamment avec le pittoresque du ballet romantique. En opposant la lumière aux ténèbres maléfiques, le divertissement qui englobe La Grotte d’azur fait, lui, reculer les esprits du mal : « Surviennent dans une éblouissante clarté le Printemps et son cortège de fleurs. Urgèle et ses gnomes éblouis reculent, vaincus » (didascalie).

Cette métamorphose scénique fusionne instantanément avec celle musicale. La suite de danses compose alors un véritable kaléidoscope : Danse des fleurs, Pas du tournesol et de la rose, Fleur de grenade, Papillons, Tournesol sauvage, Le Lotus bleu et la fleur de thé et Valse. Différemment de Tchaïkovski… et des studios Walt Disney (Sleeping Beauty), la féerie de Silver danse, chante et frémit !

Un réveil au disque et sur scène

Jusqu’à récemment, seul un air subsistait au disque, grâce au récital Il était une fois (Alpha Classics, 2016), porté par Jodie Devos, la fée des sopranos coloratures. La résurrection de La Belle au bois dormant de Silver s’amorce aujourd’hui avec la parution d’un livre-disque dans la collection « Opéra français » du Palazzetto Bru Zane. Fin avril, elle se concrétise sur scène à l’Opéra de Saint-Étienne, avec une jeune distribution réunissant, entre autres, Déborah Salazar, Kévin Amiel et Julie Robard-Gendre.

Informations pratiques

  • Compositeur : Charles Silver (1868-1949)
  • Livret : Michel Carré et Paul Collin, d’après Charles Perrault
  • Œuvre : La Belle au bois dormant, opéra-féerie en quatre actes
  • Direction musicale : Guillaume Tourniaire
  • Mise en scène : Laurent Delvert
  • Interprètes : Déborah Salazar (Aurore, la Reine), Kévin Amiel (le Prince, le Chevalier errant), Julie Robard-Gendre (la Fée Urgèle), Philippe-Nicolas Martin (le Roi), Matthieu Lécroart (Barnabé), Héloïse Poulet (Jacotte, le Page), Anne-Lise Polchlopek (Dame Gudule, la Fée Primevère), Antoine Foulon (Éloi, le Grand Sénéchal), Chœur Lyrique Saint-Étienne Loire, Orchestre Symphonique Saint-Étienne Loire
  • Lieu : Opéra de Saint-Étienne
  • Dates : 24 et 26 avril 2026
  • Coproduction : Opéra de Saint-Étienne / Palazzetto Bru Zane
  • Renseignements et réservations sur le site de l’Opéra de Saint-Étienne

À paraître le 24 avril

  • Œuvre : La Belle au bois dormant,
  • Interprètes : Guylaine Girard (Aurore, la Reine), Julien Dran (le Prince, le Chevalier errant), Kate Aldrich (la Fée Urgèle, Dame Gudule), Thomas Dolié (le Roi), Matthieu Lécroart (Barnabé), Clémence Tilquin (Jacotte, le Page, la Fée Primevère), Adrien Fournaison (Éloi, le Grand Sénéchal), Chœur national hongrois, Orchestre philharmonique national hongrois, György Vashegyi (direction)
  • Label : Livre-disque Palazzetto Bru Zane BZ 1064 (2 CD)
  • Date d’enregistrement : 2025
  • Durée : 2 h 09 min

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