Réouverture de la Beethovenhalle : une « Résurrection » musicale pour Bonn

Par |Published On: 15 décembre 2025|

Fermée pour travaux depuis neuf ans, la salle de concert de la ville natale de Beethoven rouvre enfin, le 16 décembre. L’Orchestre Beethoven de Bonn et son directeur musical Dirk Kaftan, qui retrouvent ainsi leur lieu de résidence, ont prévu pour l’occasion une « Longue Nuit Beethoven », premier temps d’un projet ambitieux.

Lorsque la Beethovenhalle fut inaugurée en 1959, en plein essor de la jeune République fédérale, elle devint immédiatement l’un des symboles de la renaissance culturelle allemande. Plus qu’un auditorium, le bâtiment était une déclaration d’optimisme : une architecture lumineuse et moderne, destinée à incarner l’ouverture internationale et la volonté de reconstruire une identité culturelle partagée.

Pendant des décennies, la salle accueillit chefs d’État, conférences marquantes, festivals renommés et, surtout, la vie musicale de Bonn, indissociable du nom de Beethoven. Après de longues années de fermeture et un chantier de restauration particulièrement complexe, la Beethovenhalle rouvre enfin ses portes le 16 décembre, jour de l’anniversaire du compositeur.

Pour l’Orchestre Beethoven de Bonn (Beethoven Orchester Bonn) ce retour est bien plus qu’un simple changement d’adresse : c’est la fin d’une période d’incertitude et le début d’un nouveau chapitre artistique. Dirk Kaftan, directeur musical de l’orchestre depuis 2017, a construit une carrière alliant sensibilité pour le grand répertoire, intérêt pour la musique contemporaine et forte conviction du rôle social des institutions culturelles.

Une « Longue Nuit Beethoven » pour inaugurer une nouvelle ère

Quelle est l’idée de cette « Lange Beethoven Nacht » [longue nuit Beethoven], choisie pour la réouverture de la Beethovenhalle ?

Dirk Kaftan : Nous avons imaginé l’inauguration comme un parcours s’étendant sur deux semaines. Durant cette période, nous proposerons plusieurs programmes jusqu’au 1er janvier, date à laquelle nous jouerons la Neuvième Symphonie de Beethoven. Beaucoup s’attendaient à ce que la Neuvième ouvre la salle dès le 16 décembre, mais j’ai préféré une autre approche. S’appeler Beethoven Orchester et jouer dans la Beethovenhalle ne signifie pas se limiter au répertoire beethovénien : cela signifie plutôt se laisser inspirer par Beethoven pour montrer l’ampleur de la vision, du rôle et du répertoire qu’un orchestre moderne peut assumer.

Le concert d’ouverture devait donc unir une idée musicale et symbolique forte à une démonstration des nouvelles possibilités techniques de la salle. Nous commencerons naturellement par Beethoven, avec l’ouverture du ballet Les Créatures de Prométhée, symbole lumineux d’art, de création et d’énergie. Suivra le Concerto pour piano n° 4 avec le pianiste Fabian Müller, né et élevé à Bonn et brillamment reconnu sur la scène internationale : une image parfaite de l’équilibre entre racines locales et vocation cosmopolite que nous souhaitons incarner.

Pourquoi associer à Beethoven et Mahler une œuvre contemporaine de Sara Glojnarić ?

D.K. : Si nous prenons réellement au sérieux l’idée de nous inspirer de Beethoven, nous ne pouvons ignorer la musique de notre temps. J’admire beaucoup Sara Glojnarić et son langage. EVERYTHING, ALWAYS pour orchestre à cordes et bande, est une immersion dans l’esprit d’une compositrice : on entend sa voix superposée à l’orchestre, tandis qu’elle réfléchit à son processus créatif. C’est une pièce pleine d’ironie, qui joue avec certains clichés de la musique contemporaine tout en étant un véritable acte de création à partir de rien.

De manière surprenante, ce « voyage » rappelle aussi Beethoven : pensons au début du dernier mouvement de la Neuvième, lorsqu’il semble composer sous nos yeux – ou plutôt nos oreilles – les différents fragments avant d’arriver au célèbre hymne. Le parcours imaginé par Glojnarić a quelque chose de similaire, tout en parlant un langage entièrement différent.

Retrouver une maison, retrouver un son

Quelle valeur symbolique revêt pour vous la Symphonie n° 2« Résurrection » de Mahler, choisie pour la soirée principale ? Évoque-t-elle la « résurrection » de la salle ?

D.K. : Il y a bien sûr un sourire ironique à célébrer la « résurrection » d’un espace resté fermé si longtemps. Mais pour moi, la symphonie de Mahler est avant tout un voyage philosophique qui interroge ce qui demeure de notre existence. Quel est le sens de la vie ? Quel est le sens de la vie d’un artiste ? Sur un plan pratique, cette symphonie met également à l’épreuve toutes les possibilités acoustiques de la nouvelle salle : chœur, orgue (joué par Cameron Carpenter), grand orchestre et deux solistes (la soprano Katerina von Bennigsen et la contralto Gerhild Romberger). Le programme, dans son ensemble, traverse les siècles et les dimensions sonores, de la musique de chambre au grand orchestre, du XIXᵉ au XXIᵉ siècle.

Pourquoi est-il important d’inclure la musique du XXIᵉ siècle dans une telle occasion ?

D.K. : À l’époque de Beethoven, on jouait presque exclusivement des œuvres nouvelles : le concept de « classique » n’existait pas comme nous l’entendons aujourd’hui. Aujourd’hui, au contraire, nous risquons de transformer le concert en une sorte de musée. Si nous n’ouvrons pas la porte à la musique de notre temps, nous restons immobiles. Je crois que notre tâche est de dialoguer avec le passé, le présent et l’avenir. Relier des époques différentes et offrir un espace à de nouvelles créations est le seul moyen de permettre à la musique d’évoluer. Pour cela, nous devons développer notre écoute, notre curiosité et offrir aux compositeurs de véritables opportunités.

Que signifie pour l’orchestre retrouver enfin sa maison après tant d’années ?

D.K. : C’est un moment très émouvant. Lorsque je suis arrivé en 2017, la Beethovenhalle était déjà fermée, je ne l’ai donc jamais réellement connue avant les travaux. On nous avait dit que la rénovation durerait un an ou un peu plus, mais les retards et les coûts supplémentaires ont été énormes. L’orchestre a vécu huit ans de nomadisme, jouant partout où cela était possible. Mais tous les lieux ne sont pas conçus pour la musique : ce fut une grande difficulté, notamment sur le plan acoustique. D’un autre côté, jouer dans tant d’endroits différents nous a permis d’aller à la rencontre de nouveaux publics et de créer des liens dans de nombreux quartiers de la ville. Maintenant, nous aurons enfin une véritable maison : un lieu pour répéter, construire notre son, travailler avec continuité. Pour l’orchestre, ce sera un immense soulagement.

La Grande Salle compte 1 700 places. Cela modifiera-t-il votre programmation ? Remplir une telle jauge à Bonn n’est pas simple.

D.K. : Ces dernières années, nous avons affiché presque complet, aidés il est vrai par des lieux aux capacités inférieures. Mais les concerts prévus jusqu’à la fin de la saison sont eux aussi presque tous complets. Le nombre d’abonnements a fortement augmenté, sans doute en raison de la curiosité suscitée par la nouvelle salle.

Vous avez raison : remplir un espace aussi vaste est un défi. Mais je crois que, pour garder le public, il est essentiel de rester authentiques. Nous ne voulons pas programmer seulement des œuvres grand public pour attirer le plus de monde possible. Nous préférons construire un rapport de confiance et convaincre le public d’écouter aussi de la musique nouvelle. En même temps, nous souhaitons toucher de nouveaux auditeurs et ramener avec nous les personnes rencontrées dans les lieux où nous avons joué ces huit dernières années. C’est un défi, mais nécessaire.

Redécouvrir la Hofkapelle et l’environnement musical de Beethoven

L’Orchestre Beethoven a aussi une longue tradition… Pouvez-vous expliquer les projets visant à redécouvrir le patrimoine musical de l’orchestre ?

D.K. : Nous redécouvrons le répertoire de la Hofkapelle, la chapelle musicale de la cour électorale du XVIIIᵉ siècle, à laquelle la famille Beethoven était profondément liée : à partir du grand-père Ludwig, qui devint Hofkapellmeister ; le père, ténor permanent ; et Ludwig lui-même, qui fut successivement second organiste de cour puis altiste au sein de l’orchestre. L’ensemble fut dissous en 1794 avec la fin de la cour de Bonn à la suite de l’occupation française, et la ville resta sans orchestre permanent jusqu’à la fondation de la Beethoven Orchester en 1907. Avec l’Université de Vienne, nous travaillons depuis des années à reconstruire ce patrimoine musical, qui comprend également des manuscrits conservés à la Biblioteca Estense de Modène.

Ce travail est-il uniquement scientifique ou a-t-il aussi des implications musicales concrètes ?

D.K. : Très concrètes. Nous remettons au jour des partitions oubliées depuis deux siècles et les rendons à nouveau jouables. Elles sont signées de compositeurs aujourd’hui oubliés ou peu connus, tels Andrea Lucchesi, Josef Reicha, Anton Hoffmeister, Leopold Hofmann ou Christian Gottlob Neefe, l’un des premiers maîtres de Beethoven, mais elles permettent d’entendre l’environnent musical dans lequel Beethoven a grandi.

Nous avons également lancé une collection discographique, « Edition Hofkapelle », avec le label MDG (Musikproduktion Dabringhaus und Grimm). Les deux premiers CD ont déjà paru, et le troisième, consacré aux arias destinés à la soprano Magdalena Willmann, prima donna de Bonn à l’époque, est en préparation.

Porter le nom de Beethoven aujourd’hui

Porter le nom d’Orchestre Beethoven est un poids ou une chance ?

D.K. : Une responsabilité et une immense source d’inspiration. De nombreuses orchestres jouent Beethoven magnifiquement dans le monde. Mais nous avons la chance de travailler dans sa ville natale, un lieu à forte identité internationale, héritage de la période où Bonn était capitale de la République fédérale. Beethoven n’incarne pas seulement la grande musique : il représente aussi des valeurs comme les droits humains, l’européisme, une vision universelle.

Nous essayons d’être les ambassadeurs de cet esprit, notamment en soutenant la musique contemporaine et les compositeurs émergents. Être lié à son nom signifie ne jamais rester immobile : Beethoven croyait profondément dans la possibilité du changement, et nous rappelle que nous devons nous aussi évoluer.

Comment cela se traduit-il dans la pratique ?

Nous expérimentons : programmes surprenants, formes proches du théâtre, dialogue avec le public, implication des jeunes. En bref, nous essayons d’aller au-delà du concert traditionnel pour nous ouvrir toujours davantage à de nouveaux auditeurs, faire de la Beethovenhalle rénovée un aimant, un salon vivant, qui respire, prospère et donne beaucoup à la ville.

ENCADRÉ : La Beethovenhalle, un monument musical renaît

La renaissance de ce bâtiment classé monument historique a été rendue possible grâce au travail de 2 189 artisans originaires de 22 pays et travaillant pour 375 entreprises.

La Beethovenhalle, avec son spectaculaire toit courbe, ses foyers lumineux, ses panneaux historiques et sa remarquable structure acoustique suspendue dans la Grande Salle, fut conçue par Siegfried Wolske (1925-2005), élève de Hans Scharoun, à l’époque où Bonn était la capitale de la République fédérale d’Allemagne. Inaugurée le 8 septembre 1959, elle est rapidement devenue un modèle d’excellence pour les salles de concert de l’après-guerre et a acquis une portée historique et musicale dépassant largement les frontières de la ville.

Grâce à la rénovation, la Grande Salle de 1 700 places a été optimisée acoustiquement, l’ensemble des installations techniques modernisé, les barrières architecturales supprimées afin de faciliter l’accessibilité, et les abords transformés en parc Beethoven, jusqu’à la zone longeant le Rhin. L’ancien Studio est devenu une nouvelle salle de musique de chambre d’environ 500 places, dotée de plates-formes mobiles permettant d’y organiser divers types d’événements. Cette salle servira également de nouvel espace de répétition pour l’Orchestre Beethoven.