La pandémie, ses projets, la mise en scène, ses souvenirs avec Roberto Alagna : la soprano reste la diva que l’on sait et l’on suit, même lorsque le monde de l’opéra s’arrête. Et elle n’a pas sa langue dans sa poche.

Comment vivez-vous cette période sans opéra ni concert ?

C’est une situation horrible. À titre personnel, j’ai la chance d’avoir autour de moi une famille magnifique et de vivre dans une belle atmosphère, où l’on se sent bien et où l’on se soutient. C’est le plus important. J’aide qui je peux, ça me fait du bien aussi. Je parle parfois avec mes collègues, nous nous épaulons. Mais chaque semaine est rythmée par de nouvelles propositions, annulées aussitôt qu’elles ont été lancées. C’est insupportable.

Angela Gheorghiu

Crédit photo : Sasha Gusov

Entre les deux confinements, l’espoir était là pourtant, les scènes rouvraient.

Oui, à l’automne j’ai chanté La Bohème à l’Opéra de Liège, dans la mise en scène de mon cher et regretté ami Stefano Mazzonis… J’ai aussi participé à l’inauguration du nouveau Presidential Sy mphony d’Ankara, une magnifique acoustique, puis enregistré à Paris un programme avec mon ami Vangelis. Durant le confinement, j’ai aussi refusé beaucoup de choses ! Comme chanter depuis chez moi par écran interposé. Ah, ça non! J’en ai vu défiler sur les écrans des cuisines et des salons ! J’ai même vu ma maison ! Enfin, mon ex-maison – car la maison de Roberto, c’était la mienne. Je n’ai pas suivi cette folie. Soit on fait les choses bien, soit on ne les fait pas. C’est d’ailleurs pour ça que l’été dernier, j’ai quitté le gala Puccini de Vérone après une seule répétition, tant le niveau était affligeant.

Qu’avez-vous appris de ce repli forcé ?

J’ai réalisé que pendant trente ans, je n’avais jamais arrêté. J’étais partie 90 % de l’année, entre valises, avions, enregistrements, concerts, répétitions, représentations. Trente ans ainsi. Quand tout cela s’arrête net, c’est un sale coup.

Comment occupez-vous votre temps ? Travaillez-vous tous les jours ?

Pas vraiment. Je fais des vocalises dans ma salle de bains ou dans mon home cinema, chantant mes airs favoris… Mais pour tout vous avouer, avant cette période je ne pratiquais jamais les vocalises ! Je déteste ça. J’ai commencé à vocaliser il y a quelques mois seulement, pour vérifier que tout était toujours en place : une aussi longue pause étant néfaste pour la voix, il s’agit de maintenir une hygiène de vie.

Avez-vous toujours les mêmes réticences envers la mise en scène ?

Faire une production moderne ou moche, à quoi bon ? Le monde de l’opéra compte environ 80 % de productions ridicules et affreuses. Cette Traviata avec la vache, là, que j’ai vue à Garnier, c’est à pleurer. Les chanteurs sont magnifiques, et la production horrible. Ça me fait mal ! Aujourd’hui, on a la maladie de la laideur, et je voudrais bien vacciner le monde de l’opéra pour aider mes collègues.

Avez-vous prévu de nouveaux personnages ?

Manon Lescaut est prête, je devais l’aborder à Palerme. Par la suite, peut être Blanche de la Force dans les Dialogues des carmélites, et Fedora, que je n’ai approchée qu’au disque…

Aïda ?

Mouais… Je ne crois pas. Je souhaitais enregistrer Aïda dans une période idéale, et on m’a trahie. Même si je n’en souffre pas à mourir, l’ouvrage me laisse pourtant un goût amer. Je prépare aussi un enregistrement d’airs baroques –mais attention, seulement de grands airs. J’ai
choisi deux ou trois duos en prime, nous sommes en discussion avec Alain Lanceron pour peaufiner le programme.

Pourquoi pas Alcina, Rodelinda à la scène ?

Ce n’est pas pour moi. J’aime les caractères plus forts, comme Médée.

Norma?

Ouh là ! C’est difficile Norma. C’est comme Butterfly. Des rôles qui n’en finissent plus…

Butterfly est plus éprouvante que Tosca ?

Oui, émotionnellement surtout. Quand je chante « Tu, tu, piccolo Iddio », ça me déchire et me coûte. Je souffre réellement. Mon intégrale de Butterfly, c’est du sang et des larmes.

De Mimì ou Traviata, quel personnage avez-vous le plus chanté ?

Je n’ai pas compté… Vous regardez et vous me dites ?

Ne se lasse-t-on pas d’un personnage comme Mimì ?

Non. Chacun sait que je n’ai plus l’âge de Mimì, mais l’excuse d’un artiste, c’est que l’âme reste toujours jeune. J’adore chaque note de La Bohème. À Liège, le ténor Stefan Pop était magnifique. Depuis Roberto, je n’avais pas entendu un tel Rodolfo.

Vous parlez beaucoup de Roberto Alagna.

Il n’est plus dans ma vie, mais dans le métier, nous avons réalisé quelque chose d’insurpassable. Notre couple a été un modèle pour bien des chanteurs d’opéra. Certains couples ont voulu imiter « Roberto et Angela » –même Roberto ! Il le sait mieux que moi.

Que pensez-vous du débat sur la diversité à l’opéra ?

Au sein des orchestres, c’est sûrement nécessaire, on manque de musiciennes et de cheffes. Côté voix, il me semble en revanche qu’on a eu d’immenses chanteurs de toutes les couleurs de peau. Eux ont peut-être souffert, on ne peut comprendre une souffrance si on ne la vit pas personnellement.

Pour autant, faut-il exagérer, surenchérir ?

Je ne sais pas, je connais mal le sujet.

Que vous inspire le mouvement #MeToo ? Avez-vous souffert de certains comportements durant votre carrière ?

À titre personnel, non, car j’ai toujours réussi à prendre de la distance. Mais c’est un sujet délicat, et il y a beaucoup de vérité là-dedans. Ce qu’on appelait « flirt » ici et là n’en était pas toujours. Les jeunes chanteuses les plus sensibles, ou en position vulnérable, en ont vraiment bavé. Le sujet existe depuis toujours dans notre milieu, tout le monde le sait. Et on n’en a jamais parlé. Rentrer dans les détails est délicat. C’est un peu comme évoquer les violences en famille.

Quel rapport entretenez-vous avec la Roumanie aujourd’hui ?

Je n’y vis pas, mais j’y reviens toujours… car je n’en suis jamais vraiment partie. Quand Roberto et moi étions mariés, nous avions une maison en Roumanie, mais je vis en Suisse maintenant. Avec Roberto, nous étions du côté français. Après mon divorce, j’ai choisi Lugano, car je ne connais rien de plus beau au monde. À part peut-être Venise et le Lido.

Propos recueillis par Jérémie Rousseau.

Angela Gheorghiu se produira en récital à l’Opéra de Bordeaux le 24 avril, avec Jeff Cohen au piano. Le 21 février, elle donnait en direct de Bucarest un concert caritatif pour les musiciens du Met (www.metorchestramusicians.org). La Bohème, enregistrée à Liège, sera rediffusée sur Mezzo les 1er et 5 mars.

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