Aline Piboule au Festival Messiaen, transmissions et hommages
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La vingt-sixième édition du Festival Messiaen au pays de la Meije s’est clôturée à La Grave, au terme d’un cortège d’hommages et de découvertes. Le récital de la pianiste Aline Piboule intitulé « Héritages » en a été un superbe témoignage.

Aline Piboule au Festival de Messiaen
Crédit photo : SDP
Aline Piboule présente un programme dont chaque œuvre constitue un maillon d’une lignée de transmission au centre de laquelle se situe Olivier Messiaen. Elle rejoint pour la première fois le piano blotti au creux de la ronde abside de l’église de La Grave, édifice roman dont la robustesse des pierres et la sobre beauté intérieure disent l’humilité des hommes qui l’ont bâti en surplomb du bourg, face à l’imposante et majestueuse Meije. Elle présente elle-même son programme conçu en trois tableaux, ou plutôt trois étapes d’une ascension vers la mystique d’Olivier Greif, dont l’avant-dernière des vingt-deux sonates clôturera son récital. Plusieurs fils s’entrecroisent d’une œuvre à l’autre, toutes appartenant au répertoire français : la transmission entre maîtres et élèves, l’évocation de la nature, le dialogue fusionnel entre occident et orient, le mode pentatonique (entre autres). Premier volet du triptyque, une série de sept pièces puisées chez Claude Debussy, Paul Dukas (maître de Messiaen, condisciple et ami de Debussy), Tōru Takemitsu (admirateur de Messiaen) et Olivier Messiaen.
Un rêve poétique…
Cela commence à la source, avec Debussy : à partir de Pour évoquer Pan, dieu du vent d’été, la première de ses Six Épigraphes Antiques, la pianiste enchaîne les pièces comme s’il s’agissait d’une seule et même œuvre. Commun à ces compositeurs, le goût pour la sonorité, le mystère, les harmonies subtiles, chaque pièce semblant prendre naissance dans la fin de la précédente, de façon quasi organique. Raffinement et beauté des couleurs dans le temps suspendu de Pour évoquer Pan…, assombri par le glas de La Plainte au loin du faune, hommage de Dukas à Debussy, que la Pièce pour le tombeau de Paul Dukas écrite par Messiaen prolonge de ses puissantes cloches d’airain, puis après Pour remercier la pluie au matin, lumineuse sixième Épigraphe antique dont le mouvement tourne joyeux sur lui-même, une autre pluie, un dernier tombeau, celui offert par Takemitsu à Messiaen (Rain Tree Sketch II – In memoriam Olivier Messiaen), puis encore des cloches, celles de Debussy (Cloches à travers les feuilles), et celles de Messiaen, (Cloches d’angoisse et larmes d’adieu) : troublants accords, frottements doux, irisations délicates, superbes nappes sonores, chant prégnant qui se détache de la résonance…la pianiste nous immerge dans un rêve poétique et musical.
… aux couleurs contrastées
Deuxième volet, deux œuvres en regard, l’avant et l’après : La Sonatine n° 2 op.5 « Pastorale » de Maurice Emmanuel, professeur de Messiaen, et Les Caractères de La Bruyère d’Odette Gartenlaub, élève de Messiaen. Ses portraits miniatures nous rappellent les Types de Pierre-Octave Ferroud chers à la pianiste. Comme elle sait en brosser les couleurs contrastées, du paysage intérieur du Mélancolique à l’agitation de L’Impatient, en passant par l’ostentation du Pédant ! Loin de l’imitation, chaque pièce de la Sonatine de Maurice Emmanuel (La Caille, Le Rossignol, Le Coucou), est l’évocation sensorielle d’un paysage, d’un endroit (la lointaine Chine dans Le Rossignol), d’une heure du jour ou de la nuit, que la pianiste soumet à notre imaginaire avec la plus grande expressivité, usant d’une vaste palette de timbres.
Messiaen et Greif
Olivier Messiaen était vénéré par Olivier Greif. Communs aux deux compositeurs, le sens mystique et une profonde foi. Aline Piboule prévient : la Sonate pour piano n°21 op.303 que Greif composa alors qu’il luttait contre le cancer n’est pas dénuée de violence. La longue et lancinante litanie sur le (dérisoire) thème de la chanson Domino d’André Claveau, les silences insoutenables l’interrompant comme d’inquiétantes pauses respiratoires, lancent une poignante prière dont Aline Piboule s’empare sans réserve. Angoisse, plainte, révolte, lutte, dissonances récurrentes comme si l’œuvre se déglinguait progressivement à l’image du corps rongé par le cancer, mais aussi répit des chorals, harmonie inattendue qui émerge du chaos, lumière divine au cœur des ténèbres telles celles d’un vendredi saint, épuisement…. Disposant de moyens techniques infaillibles, dans un engagement émotionnel total, la pianiste livre une interprétation bouleversante de cette œuvre hors du commun, ne laissant indemne personne, pas même elle…




