Alexandre Tharaud et le piano chantant

Published On: 7 novembre 2025|
Temps de lecture : 4 minutes

Son précédent disque, Concertos, réunissait des œuvres avec orchestre composées dans les années 2020 par Thierry Pécou, Ramon Lazkano et Alex Nante. Le nouveau rappelle par son titre, fût-il anglais, Pianosong, son amour de la chanson française. Le pianiste qui ne craint pas le grand écart a ainsi choisi vingt-neuf titres pour saluer Piaf, Barbara, Brel, Brassens, Gainsbourg, Trenet…

Vous n’avez jamais caché votre passion pour la chanson française, comme en témoignait votre hommage à Barbara (Erato, 2016-2017), ni pour les pas de côté, marqué par le double album Cinéma (Erato, 2022). Un tel éclectisme ne fait plus sourciller les puristes ?

Je ne crois pas. Pour les jeunes musiciens, passer d’un univers à l’autre est parfaitement naturel. Et puis je présente depuis longtemps des disques aux programmes inattendus. Souvenez-vous des Milhaud (Naxos, 1995), Chabrier (Arion, 1997) et même Rameau (Harmonia Mundi, 2001). Plus largement, je pense que le rôle d’un interprète consiste également à « mettre le doigt sur », à signaler des pages oubliées ou méconnues, à dire « Attention, chef-d’oeuvre ! ». Nous sommes des protecteurs. Nous avons une responsabilité énorme. Elle s’étend bien sûr au-delà du seul répertoire classique.

Comment avez-vous alors conçu ce programme qui va de Piaf à Jonasz en passant par Aznavour, Bergé et Ferré ?

C’est un triple hommage. Tout d’abord à la chanson française que je vénère, je n’en ai jamais fait secret, en effet. À la chanson francophone devrais-je préciser car le disque inclut Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous de Diane Dufresne. La chanson populaire inonde toute la musique classique, ne l’oublions pas !

Alexandre Tharaud ©Jean-Baptiste Millot

Un deuxième hommage, très important, à ces musiciens de l’ombre, artistes fantastiques, que sont les arrangeurs et transcripteurs qui, bien souvent, assurent par leur travail secret le succès d’une chanson. Je pense notamment à Gérard Jouannest et François Rauber, collaborateurs historiques de Jacques Brel. Sans oublier Maurice Vander, partenaire de longue date de Claude Nougaro, et Jean Wiéner qui a travaillé, entre autres, avec Charles Trenet.

On découvre qu’Alexis Weissenberg s’est intéressé aussi à Charles Trenet ! Rencontre a priori improbable…

En 1957 paraît en effet un récital de piano intitulé Mr Nobody plays Trenet chez Lumen qui réunit Coin de rue, Vous oubliez votre cheval, En avril à Paris, Boum, Vous qui passez sans me voir et Ménilmontant…On ne saura que des années plus tard que le pianiste n’était autre qu’Alexis Weissenberg ! Le geste était alors assez singulier. Mais un artiste ne doit pas se cacher pour défendre le répertoire qu’il aime. Il n’a pas à demander d’autorisation.

Et le troisième hommage ?

C’est plutôt un clin d’œil à des musiciens tels Léo Ferré et William Sheller qui n’ont pas hésité à se lancer dans l’univers classique, le premier avec un concerto pour piano dont j’ai enregistré le mouvement lent, le second avec plusieurs quatuors à cordes. Autant qu’un hommage, ce disque se veut aussi prétexte à ouvrir les fenêtres, à tracer des pistes…

Vous ne vous contentez pas de jouer au piano des chansons célèbres telles Sous le ciel de Paris ou La Bohème. Vous êtes parfois accompagné de l’Orchestre national de Bordeaux dirigé par Pierre Dumoussaud dans des arrangements de Dimitri Soudoplatoff qui donnent une tournure tout autre, par l’orchestration mais aussi le choix des tempos, à des titres comme Mathilde de Brel ou Les Passantes de Brassens. 

Nous savons bien sûr qu’une musique peut varier selon l’interprète qui s’en empare. Mais dans le répertoire classique, nous restons tout de même bridés par les indications, de plus en plus précises à partir de la fin du XIXe siècle, des compositeurs. Avec la chanson, il en va tout autrement ! On en retient la mélodie, souvent simple, ou faussement simple comme chez Barbara ou Brassens, dans un coin de notre tête et elle réapparaît sans crier gare par une fenêtre, dans un ascenseur. La chanson vient souvent nous prendre par surprise. L’arranger à la façon jazz ou Rachmaninov, en jouant plus vite ou plus lentement, lui offre d’autres perspectives.

Le Poinçonneur des Lilas de Gainsbourg pris dans un tempo retenu et une orchestration délicate devient soudainement l’objet d’une étonnante mélancolie, loin de l’ironie désespérée de l’original…

C’est l’aspect fascinant de cette entreprise. Je dois reconnaître que la collaboration avec Dimitri Soudoplatoff, avec qui j’avais déjà travaillé sur l’album Cinéma, est très stimulante. Il propose toujours des orchestrations extrêmement fines et personnelles, loin des arrangements souvent trop gras et trop épais que l’on peut entendre aujourd’hui. J’écris la partie de piano et j’attends toujours avec impatience l’envoi de sa partition. C’est une collaboration extrêmement féconde.

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