En cinq ans, l’Orchestre national de Lille a fait peau neuve. Renouvellement de soixante pour cent des musiciens, changement de capitaine: la maison affirme ses ambitions sans renoncer à ses valeurs.

Quarante ans ! C’est un exploit et c’était probablement trop, mais on ne refait pas l’histoire. Jean-Claude Casadesus a fondé l’Orchestre national de Lille en 1976, «les pieds dans la glaise». Il en a remis les clés au jeune et talentueux Alexandre Bloch en 2016. Mais contrairement à Michel Plasson qui a raté sa sortie à Toulouse, l’octogénaire lillois a eu soin de prendre les devants pour garder l’avantage. Connaissant la volatilité de la nature humaine, il a verrouillé son départ par un contrat qui lui assure un concert par saison : «Des fois qu’on essaierait de m’éjecter.»

Première gifle : son successeur ne cite pas son nom lors de sa première prise de parole en public. Alexandre Bloch sait qu’il doit imposer sa marque et tourner la page Casadesus, mais l’oubli passe mal auprès des anciens. «Nous avons des relations de respect, mais je n’ai pas à demander la permission pour faire ce que je dois faire», répond vertement le nouveau chef. Très vite, des clans se forment. Des départs à la retraite sont diligentés, des solistes sont rétrogradés dans le pupitre. Les jeunes applaudissent, les anciens s’étranglent. Certains haussent le ton et se font rembarrer sans état d’âme. «L’esprit de famille, c’est bien fini», commente Jean-Claude Casadesus avec amertume.

© U. Ponte / ONL

Face à face détonnant

Le vieux lion enrage de voir son poulain faire place nette sans le consulter. «J’assume tout ce que j’ai fait, assure Alexandre Bloch, droit dans ses bottes. Je ne suis pas là pour plaire, je suis là pour la musique. Une rétrogradation n’est pas agréable, mais c’est moins humiliant qu’un contrôle de fonction. Je ne suis pas du genre à cacher les miettes sous le tapis. Je préfère agir en clarté. Quand quelqu’un n’est plus à sa place, c’est tous les autres qui souffrent. Je suis responsable de la qualité et j’assume pleinement ce rôle.»

Il est vrai que si Jean-Claude Casadesus était un maniaque du texte, il était moins regardant sur le son. Selon un musicien, sa langue disait : «Écoutez-vous» et son geste ajoutait : «Mais surtout regardez-moi!» En cinq ans, Alexandre Bloch a incontestablement affiné la signature sonore de l’orchestre. En multipliant les répétitions partielles lors du cycle Mahler. En travaillant des symphonies de Haydn, «où tout s’entend». Dans l’ensemble, les musiciens adhèrent. «On peut jouer une symphonie de Mozart sans faute de goût», dit une soliste.

Pour Alexandre Bloch, l’orchestre avait le souci de bien faire avec d’indéniables qualités humaines, mais une «clarté sonore» s’était perdue. Pour retrouver une certaine transparence, il a pris le taureau par les cornes. Avec des méthodes de management à l’anglo-saxonne, sans état d’âme. Il faut dire qu’il a été aidé par le rajeunissement naturel des cadres. En cinq ans, les deux tiers de l’effectif ont été renouvelés. Les nouveaux venus se sont très bien adaptés à ce challenge, les plus anciens moins facilement. Grâce à la nomination de François Bou à la direction générale de l’Orchestre, Alexandre Bloch a pu se concentrer sur la musique, quand Jean-Claude Casadesus était «directeur de tout». Ce dernier s’exclame : «C’est moi qui l’ai fait nommer!» Deux ans avant de quitter le navire, en effet. Mais pas facile de trouver ses marques avec un capitaine qui n’a pas l’habitude de partager le gouvernail et qui s’enorgueillit de n’avoir eu aucune grève à gérer en quarante ans, «même si le délégué syndical m’a pourri la vie».

Aujourd’hui, François Bou met en avant «les valeurs de partage et d’ouverture» de l’Orchestre, sa «nouvelle dynamique», son souci d’«excellence artistique». Il profite d’un rééquilibrage des responsabilités et d’un surcroît de lumière sur son rôle. Chez les vieux de la vieille, on morigène : «Les rangs de l’administration ont été doublés en quelques années. Pendant ce temps, nos salaires n’ont pas bougé.» Les musiciens voient rarement d’un bon œil tous ces communicants qui se nourrissent sur la bête.

Un autre son de cordes

Nommée par Alexandre Bloch, la cheffe assistante Lucie Leguay (aujourd’hui appelée par Mikko Franck à l’Orchestre philharmonique de Radio-France) est née à Lille et connaît bien l’orchestre de l’intérieur : «Alexandre a tout changé et a fait bondir le niveau de l’orchestre. Les vents sont méconnaissables et les cordes ont acquis un niveau comparable à Toulouse. Casadesus a obtenu une nouvelle salle, il était très fort avec les politiques, mais musicalement les avis étaient partagés.» La nouvelle première violon solo Ayako Tanaka n’est pas étrangère au nouveau son des cordes. Discrète, drôle et engagée, elle est la générale en chef idoine pour servir les ambitions du nouvel empereur.

Violoniste du rang, Alexandre Diaconu reconnaît les mérites incontestables de l’actuel directeur musical, mais tient à défendre le bilan Casadesus. «Les jeunes manquent de recul. Jean-Claude n’est pas seulement un grand personnage de la musique, c’est quelqu’un de très bien humainement. Il faut savoir le prendre, mais on peut dialoguer avec lui et le bon climat d’un orchestre est un préalable indispensable pour faire de la bonne musique.»

Ludivine Moreau, 29 ans, est flûtiste à l’orchestre depuis peu. Elle a été choisie parmi cent sept candidats, mais n’est pas une nouvelle venue. Son compagnon appartient à la phalange lilloise et elle a participé à de nombreux concerts sur scène ou dans la salle : «Cet orchestre possède un esprit de famille que je n’ai jamais retrouvé ailleurs, mais il y a eu un changement de génération et il était temps que ça arrive. Pour certains musiciens qui n’ont connu que Jean-Claude Casadesus durant toute leur carrière, le choc a été rude, et c’est normal, mais ça s’est quand même fait dans les règles.» Pour la jeune flûtiste, le récent cycle Mahler restera comme un tournant dans l’histoire de l’Orchestre : «Alexandre Bloch a des idées musicales et il va au fond des choses. Il donne envie de travailler et tout le monde veut faire de son mieux. On progresse.» L’entente entre l’orchestre et le maestro est palpable : énergie, transparence, richesse du son, mais aussi spontanéité. «Je ne veux pas figer les nuances et les articulations, plaide Alexandre Bloch. J’espère parvenir à la relation d’un Yannick Nézet–Séguin avec Rotterdam: un geste improvisé et la couleur devient totalement différente.»

L’orchestre du Nord

L’alchimie sonore d’un orchestre repose sur des critères objectifs (le travail, la compétence, le sérieux) et aussi sur des phénomènes plus mystérieux (la passion, la confiance, le dépassement de soi). L’enregistrement de la Symphonie n°7 de Mahler dirigée par Alexandre Bloch en donne la preuve éclatante. Le résultat est saisissant. Jean-Claude Casadesus ne peut admettre que cette nouvelle esthétique relègue dans l’ombre sa Symphonie «Résurrection». Il nous rejoue la scène de Furtwängler face à Karajan. Les époques se suivent et se ressemblent. Peut-être qu’un jour la « Septième de Bloch » sera dépassée et qu’une nostalgie remettra la « Deuxième de Casadesus » à l’honneur. Pour l’instant, Lille a pour Alexandre Bloch les yeux de Rodrigue pour Chimène et les concerts du fondateur peinent parfois à trouver leur public.

Mais l’Orchestre appartient aussi au Nord. «Nous continuons à sillonner la région où des salles pleines nous attendent et où les gens sont heureux de nous voir arriver. C’est aussi pour ça qu’on fait de la musique!», assure Ludivine Moreau. Hommage direct au musicien fondateur. Mais ce dernier ne supporte pas qu’on le transforme en sympathique animateur qui dirige dans la bouse et les prisons. «J’ai emmené l’orchestre dans trente-quatre pays différents. À Vienne, au Concertgebouw, à Moscou…» Mais la roue tourne et l’esprit de famille bute devant cette donnée de la nature synthétisée par Lampedusa dans Le Guépard : «Il faut que tout change pour que rien ne change.» François Bou évoque pour sa part «la consolidation d’un projet dans une nouvelle dynamique» ou «l’évolution d’un modèle dans des valeurs de partage». Malgré quelques tensions, cette quadrature du cercle semble réussir mieux qu’ailleurs. Miracle lillois ? Certains le pensent.

Pendant le confinement, l’Orchestre a eu un train d’avance sur tous ses concurrents. Grâce à son studio numérique audiovisuel (cinq caméras !) de haute technologie, «un public plus nombreux et très diversifié a pu suivre nos concerts en ligne», se félicite Alexandre Bloch. Les « vues » se chiffrent en effet en millions. Un matériel de pointe voulu par un grand-père vigoureux et hypersusceptible nommé Jean-Claude Casa-desus.

Programmation : www.onlille.com