Anatomie d’une chute : clés d’écoute pour Alcina de Haendel

Published On: 2 octobre 2026|
Temps de lecture : 5 minutes

De la magicienne toute-puissante à la femme abandonnée : Alcina allie la finesse de la psychologie à la richesse de l’invention musicale, la subtile analyse des sentiments à l’intensité du drame. Ce chef-d’œuvre de Haendel sera à l’affiche de l’Opéra de Lille, du 6 au 17 octobre, avec Karine Deshayes dans le rôle-titre et sous la direction d’Emmanuelle Haïm, éminente spécialiste du compositeur.

Désir, pouvoir, illusion et désillusion, abandon. Ambitieux programme pour un opéra qui, à première vue, semble se résumer au combat entre le bien et le mal, entre des humains et une magicienne. Comme Médée de Charpentier, Alcina dresse l’émouvant portrait d’une femme apparemment invincible et protégée par ses pouvoirs, mais réellement fragilisée par ses sentiments.

C’est un personnage tragique dont l’opéra nous donne à voir la chute, la descente aux enfers de l’amour. La magicienne règne sans partage sur son île où elle séduit les hommes avant de les transformer en animaux, en arbres ou en pierres. Parmi ses victimes figure le chevalier Ruggiero dont elle va finir par s’éprendre : de chasseuse, elle va devenir proie. Sa cuirasse d’ensorceleuse va se fissurer pour laisser apparaître une femme vulnérable qui doit en outre affronter Bradamante, venue délivrer son fiancé Ruggiero.

Créé en 1735 au théâtre de Covent Garden, à Londres, Alcina, inspiré du Roland furieux de l’Arioste, figure incontestablement parmi les plus grandes réussites de Haendel. La diversité de son inspiration (la partition est un festival d’airs inoubliables) et la finesse psychologique avec laquelle il peint ses personnages et suit leur évolution ne lasse pas d’étonner.

Les personnages d’Alcina

L’histoire, comme souvent dans l’opéra baroque, joue avec les travestissements, l’illusion, le merveilleux et se montre parfois embrouillée. Il n’est sans doute pas inutile de présenter chacun des personnages :

  • Alcina, enchanteresse, amoureuse de Ruggiero qu’elle maintient sous son emprise et sur son île, grâce à ses pouvoirs.
  • Ruggiero, chevalier, fiancé de Bradamante.
  • Bradamante, fiancée de Ruggiero, venue le délivrer de l’emprise d’Alcina, travestie en chevalier, se faisant passer pour son frère « Ricciardo ».
  • Oronte, chef des troupes d’Alcina, épris de Morgana.
  • Morgana, sœur d’Alcina, amoureuse d’Oronte.
  • Oberto, jeune homme, fils d’Astolfo.
  • Astolfo, cousin de Bradamante et ancien amant d’Alcina, transformé en lion par celle-ci.
  • Melisso, tuteur et confident de Bradamante.

Clés d’écoute

  • Version recommandée : Magdalena Kožená (Alcina), Erin Morley (Morgana), Anna Bonitatibus (Ruggiero), Elizabeth DeShong (Bradamante), Alois Mühlbacher (Oberto), Valerio Contaldo (Oronte), Alex Rosen (Melisso), Les Musiciens du Louvre, Marc Minkowski (direction) / Pentatone (2023)

ACTE I

L’arrivée sur l’île d’Alcina et l’enchantement

Morgana, sœur d’Alcina, accueille Bradamante et Melisso, et tombe instantanément amoureuse de « Ricciardo » alors qu’elle est aimée d’Oronte. Ils rencontrent vite Alcina en son palais, avec Ruggiero, sous l’emprise des charmes de la magicienne. Il ne reconnaît pas Bradamante.

1 / « È gelosia, forza d’amore » (Bradamante)

Bradamante (« Ricciardo ») s’adresse alternativement à Oronte, furieux de constater l’intérêt de Morgana pour ce « chevalier », et à Morgana, pour rappeler la puissance de la jalousie et de l’amour. La jalousie est ici décrite comme une force née de l’amour. Bradamante est traversée par le doute, l’impatience et la jalousie.

2 / « Sì, son quella ! » (Alcina)

Dès son premier air, Alcina n’apparaît pas comme une créature surnaturelle aux pouvoirs diaboliques mais comme une femme fragile qui affirme à Ruggiero l’aimer toujours. Oronte, par réaction jalouse, a instillé le doute dans l’esprit de Ruggiero.

3/ « Tornami a vagheggiar » (Morgana)

Après bien des quiproquos, le premier acte se termine sur un air lumineux et enthousiaste dans lequel Morgana se croit aimée de « Ricciardo ».

ACTE II

Le(s) charme(s) s’épuise(nt)

4/ « Mi lusinga il dolce affetto » (Ruggiero)

Ruggiero a recouvré ses esprits grâce à un anneau magique que lui a remis Melisso mais il ne reconnaît pas Bradamante sous le costume de « Ricciardo ». Il croit à un nouveau sort et ne sait pas distinguer le vrai du faux. Cet air traduit l’ambiguïté de ses sentiments et le doute qui s’empare de son esprit.

5/ « Ah! mio cor » (Alcina)

Oberto vient d’annoncer à Alcina que Ruggiero, à nouveau lucide, lui a joué la comédie et s’apprête à s’enfuir, avec Melisso et Bradamante. Bouleversée et trahie, elle traduit sa douleur et sa colère (« Reste ou meurs / Souffre toujours ou reviens à moi ») dans un des plus beaux (et longs) airs composés par Haendel.

6 / « Verdi prati » (Ruggiero)

Ruggiero a retrouvé la mémoire et s’apprête à quitter l’île. En regardant une dernière fois les paysages enchanteurs du domaine d’Alcina, il éprouve une nostalgie inattendue. Ces « verdi prati » (vertes prairies) font alors référence au monde de l’illusion. Haendel les évoque dans un air aussi simple que tendre.

7 / « Ombre pallide » (Alcina)

Mais surgit Alcina qui reproche à Ruggiero de l’avoir trompée, de lui avoir menti. Elle appelle alors les forces infernales, ces ombres pâles (« ombre pallide »), à son secours, pour retenir celui qu’elle aime toujours. Mais elle constate leur silence.

ACTE III

La chute d’Alcina

8 / « Credete al mio dolore » (Morgana)

Oronte, que Morgana a délaissée pour « Ricciardo », lui avoue ne plus avoir de sentiments pour elle. La sœur d’Alcina, qui jusqu’alors paraissait n’être que légèreté, entonne un air, avec violoncelle obligé, d’une douloureuse sincérité.

9 / « Ma quando tornerai » (Alcina)

Alcina apprend, elle aussi, que Ruggiero ne l’aime plus. Elle le met en garde. S’il s’avise de revenir vers elle (alors qu’elle l’aime encore), il ne rencontrera que « rigueur et cruauté ». La magicienne voit, peu à peu, ses pouvoirs disparaître.

10 / « Sta nell’Ircana » (Ruggiero)

Ruggiero, au contraire, se montre de plus en plus sûr de lui, et se déclare, dans cet air de chasse avec cors, prêt à en découdre avec les forces maléfiques qui s’opposent à leur départ de l’île d’Alcina. Cet air brillant était destiné à mettre en valeur la virtuosité du fameux castrat Carestini.

11 / « Mi restano le lagrime » (Alcina)

Dans son dernier air, Alcina reconnaît sa défaite et rêve d’être transformée en pierre, sort qu’elle réservait aux hommes qu’elle avait séduits, pour finir sa « souffrance cruelle ».

Ruggiero brise l’urne magique qui enferme les pouvoirs d’Alcina. Son palais s’écroule et tous les hommes qu’elle avait transformés en rochers reprennent vie. Fin heureuse.

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