La mezzo-soprano Adèle Charvet et l’élan du chant
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Elle sera Charlotte dans Werther de Massenet, à partir du 19 janvier 2026 à l’Opéra-Comique, dans une production très attendue. Au fil de ses incarnations scéniques et de ses enregistrements, Adèle Charvet s’affirme comme l’une des mezzo-sopranos les plus talentueuses de la scène européenne. Une reconnaissance récemment confirmée par les International Opera Awards, qui lui ont décerné le prix féminin de « Révélation de l’année ».
Récemment, Vendredi dans Robinson Crusoé d’Offenbach au Théâtre des Champs-Élysées, la chanteuse évoque son attachement profond à la musique, la poésie et le mouvement, une boussole guidant ses choix artistiques d’une remarquable diversité. Sa course à bicyclette dans le clip de « Astri aversi », extrait de l’opéra Amalasunta de Fortunato Chelleri (1690-1757) illustre une vitalité résolument contemporaine, capable de faire dialoguer les volutes du baroque vénitien avec le présent.
Votre Charlotte de Werther franchit une nouvelle étape grâce à cette prochaine production. Dans quel état d’esprit abordez-vous cette prise de rôle scénique après l’expérience du concert à Genève en 2025, aux côtés du même ténor, Pene Pati ?
Je n’imaginais pas incarner ce rôle scéniquement à ce stade de mon parcours, mais les conditions réunies autour de cette production sont si favorables qu’elles m’inspirent à la fois enthousiasme et sens des responsabilités. Je mesure pleinement la confiance qui m’est accordée par l’Opéra-Comique qui m’offre ainsi mon tout premier grand rôle à Paris. Retrouver Pene Pati constitue par ailleurs un privilège : c’est un partenaire de scène doté d’une voix exceptionnelle et d’une humanité communicative avec qui j’ai noué une complicité musicale lors des répétitions à Genève. Enfin, la collaboration avec l’ensemble Pygmalion, sur instruments d’époque, promet une palette de couleurs et de nuances particulièrement en affinité avec l’écriture lyrique de Massenet.
Devoir, passion et solitude : incarner l’ambivalence de Charlotte
Comment donner corps à l’ambivalence entre devoir et passion qui traverse le personnage dramatique de Charlotte pour le public de 2026 ? Orpheline de mère, responsable de sa jeune fratrie et mariée par convenance, elle s’interdit d’aimer Werther, jeune idéaliste ardent.
La première évidence réside dans la richesse de l’écriture de Massenet, l’un des rares compositeurs du XIXᵉ siècle à réaliser un rôle dans toutes ses dimensions : ligne mélodique, nuances, accentuation syntaxique, jusqu’aux indications scéniques d’une grande précision. Ensuite, Charlotte est un personnage en évolution, modelé par les situations qu’elle traverse. À l’intérieur du cercle familial, domine une forme d’esthétique conversationnelle, tandis que la relation à Werther révèle une autre facette du rôle, depuis la rondeur du médium vers une expressivité lyrique. Au fil des tableaux, la trajectoire dramatique se fait sensiblement plus exigeante, notamment sur le plan des registres lors de l’air des lettres [troisième acte], puis de son unique aveu amoureux [tableau « La mort de Werther »]. Peut-être encore plus exigeante que la trajectoire de Manon ? Dans ce contexte, ma confiance dans le guidage musical de Raphaël Pichon est essentielle pour accompagner cette progression dramatique.
Sans révéler l’univers visuel de cette nouvelle production, la scénographie volontairement dépouillée et la mise en scène épurée de Ted Huffman, affranchie de tout sentimentalisme, offrent un cadre propice à cette incarnation : celle d’une jeune femme que la passion isole progressivement de son milieu et la conduit vers une solitude intérieure.
Trajectoire lyrique et fabrication du texte chanté
Revenons sur votre impressionnante trajectoire lyrique à la faveur du prix « Révélation de l’année » que vous ont décerné les International Opera Awards en novembre dernier. Depuis 2024, vous avez effectivement enchaîné trois débuts dans de prestigieux rôles de mezzo-soprano, les rôles-titres d’Ariodante de Haendel, Carmen de Bizet et Charlotte ! Comment construire de tels rôles en deux saisons lyriques ?
Sans surprise (éclats de rire), grâce au travail organisé au moins un an à l’avance pour chacun des rôles ! Je suis également nourrie par l’écoute inspirante de générations de chanteuses qui ont marqué ces rôles de leur empreinte. S’agissant d’Ariodante, grâce à ma pratique et ma culture du baroque, ce rôle « tombe dans ma voix » et je rêvais de l’incarner. Tout comme celui de Carmen, dans une production stimulante en 2024. Il s’agissait de redonner vie à la mise en scène historique de la création de l’opéra de Bizet par Célestine Galli-Marié en 1875, à l’Opéra-Comique. D’après la documentation réunie par le Palazzetto Bru Zane, notamment les relevés scéniques, j’ai pu m’inscrire dans les pas de cette chanteuse historique sans renoncer à mon identité vocale. C’est là tout le sel d’interpréter le répertoire dit « classique », au sein d’une équipe artistique !
De la musique ancienne à la création contemporaine en passant par le lied ou le cabaret américain, vous faites vôtre le texte et le phrasé musical, tout en déployant une palette de couleurs qui s’entrelacent aux timbres instrumentaux. Comment abordez-vous le travail sur une nouvelle partition ?
Votre remarque me touche particulièrement, car mon rapport au texte s’enracine très tôt dans mon parcours personnel. Dès l’enfance, j’ai été nourrie par l’écoute des poèmes dits à voix haute par mon grand-père, le poète Frédéric-Jacques Temple [1921-2020], une expérience fondatrice qui a façonné mon imaginaire et, plus tard, ma pratique de chanteuse lyrique.
Pour Le Journal d’Hélène Berr de Bernard Foccroulle [2023], mon travail acharné s’est concentré sur l’oralisation du texte après une immersion dans les mémoires de la jeune étudiante déportée. S’agissant de la mélodie et du lied, l’approche demeure analogue. Avec mon partenaire, le pianiste Florian Caroubi, nous accordons une place centrale à la lecture partagée des poèmes, afin d’en éprouver l’expressivité intime.
Le corps en scène
L’opéra appelle sans doute une appréhension certainement plus globale…
Oui, car la dimension scénique infléchit la construction du rôle. Le rapport au corps y est déterminant – j’y attache une importance particulière –, chaque posture induisant une inflexion vocale, chaque gestuelle participant à la mémorisation du personnage. À cela s’ajoute le travail collectif mené au fil des répétitions avec le chef d’orchestre et l’équipe de mise en scène qui affine (ou transforme !) la conception initiale. Dans ce contexte, la souplesse de l’interprète s’impose comme une qualité essentielle.
Quelle part de jeu ou de psyché mobilisez-vous pour investir ces rôles contrastés de jeunes hommes en travesti ou de chevaliers héroïques hérités de l’ère des castrats ? Je pense notamment à Ariodante, mais également au Chérubin des Noces de Figaro ou au récent Vendredi dans Robinson Crusoé d’Offenbach.
De mon avis, habiter ces rôles ne pose pas la question du genre. Dès lors qu’un personnage est traversé par un affect, une émotion, mon objectif consiste à construire un arc expressif inscrit dans la continuité musicale des airs et des ensembles. Ainsi, la flamme intérieure qui anime Ariodante, tout comme l’émoi sensuel qui affleure dans l’air de Chérubin, orientent à la fois mon interprétation musicale et mon investissement scénique … dès que j’enfile la perruque du rôle masculin ! Ce sont ces états émotionnels, plus que toute caractérisation extérieure, qui façonnent l’existence du personnage. Il arrive d’ailleurs que des spectateurs me confient avoir dû relire la distribution, peinant à croire qu’Ariodante est incarné par une mezzo-soprano. Cette réaction, je l’avoue, me réjouit toujours !
Rencontres artistiques et engagement sociétal
Votre jeune carrière s’appuie aussi sur une impressionnante discographie de douze albums, en collaboration ou en projets personnels. Elle explore des univers très variés, du baroque vénitien avec Le Consort à la redécouverte de la mélodiste Rita Strohl. Comment se font les rencontres avec les partenaires qui donnent naissance à ces enregistrements ?
J’ai la chance de croiser des artistes particulièrement inspirants lors de concerts, et il arrive que ces expériences collectives ouvrent la voie à des collaborations durables. Le concert Haendel de 2018 a généré une collaboration féconde avec Le Consort : vers l’enregistrement de Teatro Sant’Angelo [Alpha Classics, 2022] et sa tournée de concerts. Une dynamique similaire s’est instaurée avec Julien Chauvin et le Concert de la Loge, donnant naissance à l’enregistrement du Stabat Mater de Pergolesi, aux côtés de Jodie Devos [Alpha Classics, 2021]. Certaines rencontres permettent de développer des projets au long cours. Avec Le Poème Harmonique sous la direction de Vincent Dumestre, après l’enregistrement de Cadmus et Hermione de Lully (Château de Versailles Spectacles, 2019, Choc Classica), j’ai la chance de chanter Didon dans Didon et Énée de Purcell sur plusieurs scènes durant cette saison.
Ma complicité de plus de dix ans avec le pianiste Florian Caroubi, depuis notre prix au Concours Nadia et Lili Boulanger, repose sur notre exploration de la mélodie et du lied. Cette curiosité partagée se retrouve dans la sélection poétique et musicale de notre récent album Belle Époque ! [Alpha Classics, 2024] qui célèbre Fauré, Massenet et Debussy, mais fait également découvrir Charles Koechlin, Madeleine Dubois, Xavier Leroux et d’autres figures quasi inconnues. Quant à participer à la redécouverte de Rita Strohl, cela m’inspire : je suis une chanteuse française ! Il y a enfin les partenaires institutionnels, comme le Centre de musique romantique française (Palazzetto Bru Zane) qui fait émerger des inédits, tel l’enregistrement de Grisélidis de Massenet.
Parmi vos projets 2026 figure le tour de chant « Hommage à Joséphine Baker », amorcé en 2025 à l’occasion du cinquantenaire de sa disparition et du centenaire de son arrivée en France. Ce choix de valoriser la chanteuse porte-t-il une dimension d’engagement sociétal ?
Oui, absolument ! Ce programme me permet notamment d’interpréter Chalk Line, commande-création de Caroline Marçot, qui rappelle l’engagement de Joséphine Baker pour les droits civiques, en écho à son discours au Lincoln Memorial lors de la marche pour la liberté initiée par Martin Luther King en 1963. La compositrice m’a confié que sa documentation sur cet événement, puisée dans des archives étasuniennes, disparaît des sites de référence depuis l’élection de Donald Trump. Cette mémoire doublement précieuse mérite donc d’être partagée ! Pour aborder la femme et l’artiste, j’ai lu ses Mémoires, édités par Marcel Sauvage, avant de me plonger dans la sélection musicale. Je m’imprègne ainsi de sa vitalité humaniste, de sa force de résistance, dépassant les représentations réductrices de la meneuse de revue créolisée pendant les Années folles.
Vous voir à vélo, cheveux au vent, sur votre site d’artiste revendique une forme de liberté et de mouvement. Est-ce pour vous un symbole d’élan vital dans la société contemporaine, ou une simple manière de déconstruire les archétypes de l’univers lyrique ?
Est-ce un choix conscient ? Je ne suis pas sûre, mais cette vidéo est celle du clip d’Amalasunta, tourné dans la ville. Pour l’anecdote, j’y roule d’ailleurs à contre-courant de la circulation … Quant à l’élan vital, oui, absolument ! Mon rapport au chant passe intrinsèquement par le corps, depuis la petite enfance, lorsque je dansais spontanément en chantant.
Sur le plan symbolique, cette image permet de questionner la vision parfois figée, voire ringardisée, de l’univers lyrique. Il me semble essentiel, pour toute génération, de montrer que servir le chant lyrique peut s’inscrire pleinement dans l’actualité des comportements, et même accueillir une part d’autodérision … ce qui n’est pas pour me déplaire !
Horizons futurs
Quels rôles ou quelles activités envisagez-vous dans les années à venir ?
Dans l’immédiat, Haendel figure au pinacle : je prépare notamment le rôle de Néron dans Agrippine pour une scène dont je ne peux dévoiler le nom si tôt … Et puis il y a une foule de rôles dont je rêve ! Chez Mozart, ceux de Sesto dans La Clémence de Titus et de Dorabella dans Così fan tutte me tentent terriblement ! J’espère un jour pouvoir incarner Conception de L’Heure espagnole de Ravel et pourquoi pas, Octavian dans Le Chevalier à la rose de Richard Strauss ?
Actualité
- Werther de Jules Massenet à l’Opéra-Comique, du 19 au 29 janvier 2026
- Hommage à Joséphine Baker avec l’Orchestre de Picardie, direction David Reiland, arrangements de Johann Farjot : du 7 février au 22 mai à Amiens, Hirson, Rennes, Lamballe
Adèle Charvet en 5 dates
- 2015 : prix de mélodie au troisième Concours international Nadia et Lili Boulanger avec le pianiste Florian Caroubi
- 2017-2018 : début sur scène à l’Opéra national d’Amsterdam (une Polovtsienne dans Le Prince Igor), à la Royal Opera House de Londres (Mercedes dans Carmen)
- 2023 : rôle d’Ascagne dans la production des Troyens au Festival Berlioz de la Côte-Saint-André puis à Salzbourg
- 2024 : première Carmen à l’Opéra royal de Versailles, premier Ariodante à l’Opéra national du Rhin
- 2025 : « Révélation de l’année » aux International Opera Awards (Athènes)




