Le maître paraît sous son meilleur jour grâce à Warner qui lui offre une remastérisation exemplaire assortie d’un livret encyclopédique. Une belle cure de jouvence.

Wilhelm Furtwängler
The Complete Wilhelm Furtwängler on Record
Warner Classics

Après les « Complete Recordings on Deutsche Grammophon and Decca », bâclés, sans remastérisation et incomplets, Warner Classics présente « The Complete Wilhelm Furtwängler on Record ». Malgré son titre, cet ensemble ne regroupe pas toutes les bandes His Master’s Voice et EMI du chef, laissant notamment de côté les captations de Salzbourg publiées dans les années 1990, mais l’intégralité des enregistrements réalisés en studio (Polydor, Telefunken, HMV, Decca, Deutsche Grammophon) et quelques prises de concert destinées d’emblée à la publication (Passion selon saint Matthieu à Vienne en 1954, Symphonie n° 9 de Beethoven à Bayreuth en 1951). Les gravures EMI bien connues côtoient ainsi la Symphonie n° 9 de Schubert (1951) et la Symphonie n° 4 de Schumann (1953) du label à cartouche jaune. Cette singulière exhaustivité prive cependant le mélomane de versions éditées par EMI après la mort de Furtwängler, en 1954. Les symphonies de Beethoven restent alors sans les Deuxième et Huitième de 1948 et ne figure aucune symphonie de Brahms de l’intégrale publiée en 2018 : la n° 1, à Vienne, date de 1947 et non 1952, et la n° 2 est avec le Philharmonique de Londres en 1948 et non celui de Berlin en 1952. Un CD réunit néanmoins quelques inédits comme une « Inachevée » de Schubert très dramatique avec l’Orchestre philharmonique de Vienne, en concert à Copenhague le 1er octobre 1950. Des prises alternatives (n° 2 de Brahms, n° 3 de Beethoven avec la prise originale du début de la Marche funèbre en plus de celle réenregistrée en 1949) et un documentaire audio, constitué de nombreux témoignages (Elisabeth Furtwängler, Dietrich Fischer-Dieskau…), enrichissent également cette somme.

Relief et aération

Mais par-delà le contenu, l’aspect éditorial allait-il être à la hauteur de ce trésor de l’histoire du disque ? Trois fois oui, l’entreprise ayant été confiée à Stéphane Topakian, ancien président de la Société Furtwängler française, auteur d’un passionnant texte de présentation et d’explications justifiant le choix des bandes, assorties de détails et anecdotes sur les séances d’enregistrements, cosignées avec Christophe Hénault d’Art & Son, à Annecy, responsable d’une remastérisation exemplaire de chaque disque, en haute définition, le plus souvent d’après les bandes d’origine. Le son y présente un relief, une précision, un grain, une aération jusqu’alors inconnus. Le troisième acte de La Walkyrie et les extraits du Crépuscule des dieux de 1937 à Covent Garden sont transfigurés, la Septième de Beethoven de 1950 à Vienne, connue uniquement dans des reports assez crasseux, sonne désormais avec une clarté inespérée. Idem pour la Neuvième très rafraîchie de 1937, un peu oubliée malgré son quatuor en état de grâce, qui vient rejoindre celle de la réouverture de Bayreuth en 1951, également régénérée. Un nouveau montage de la Passion selon saint Matthieu est également proposé, d’après quatre concerts, préférant quelques écarts entre les voix et les micros à certaines scories ; sans être la panacée, l’intonation d’Otto Edelmann dans « Am Abend, da es kühle war » est beaucoup moins calamiteuse que dans la collection « Références ».

Commencée tardivement, en 1943, alors que Furtwängler enregistrait avec l’Orchestre philharmonique de Berlin depuis 1926, la collaboration discographique avec le Philharmonique de Vienne (une moitié du coffret) a laissé d’ineffables beautés. Après des Variations sur un thème de Haydn terriblement déprimées (celles de 1949 sont nettement plus sereines), on retrouve, éblouis, des Wagner bien meilleurs que les pressages Deutsche Grammophon, le lyrisme bouleversant de la Première de Brahms, de l’« Héroïque » de 1947. L’occasion aussi de percer un mystère : le tempo pressé de la Valse de l’empereur, imposé pour tenir sur deux faces de 78 tours, quand la prise test, trésor totalement inédit plus long d’une minute, respire avec une Gemütlichkeit authentiquement viennoise. Une réédition modèle, qui eût été parfaite avec un index des œuvres.